JOURNAL DE H. VAN BAUMER
Altdorf, le 9 Erntezeit 2521
Quel plaisir de retrouver Altdorf, avec ses avenues et ses places
pleines de vie, surtout la Rue des Cent Tavernes où nous nous sommes
installés. On y croise toutes sortes de gens, des fêtards de tous bords
aussi bien que des canailles : des musiciens, des artistes, des
étudiants, des dockers remontant des quais au bout de la rue et surtout
beaucoup, beaucoup d’ivrognes.
Mes compagnons ne connaissent guère la capitale, ils n’y étaient jamais
venus avant notre passage il y a quelques semaines, et même là nous
n’étions pas restés très longtemps. Alors, je joue les guides…
La Brasserie de Bruno où nous avons élu domicile est une taverne
accueillante et bon marché, où chacun fait ce qu’il a à faire sans
attirer l’attention. C’est parfait pour nous. Il y a beaucoup de passage
et les ragots y sont échangés aussi vite que les choppes de bière. Les
nouvelles du front sont plutôt rassurantes : le Reiksmarshal Kurt
Helborg enchaîne les victoires et devrait bien finir par venir à bout
des Norscs et des forces du Chaos, cependant le route sera encore
longue. Mais évidemment, c’est toujours la santé de l’Empereur qui
préoccupe le plus les gens. Selon les rumeurs, aucun médecin n’arrive à
le remettre sur pied. Finalement on ne compte plus que sur la magie pour
essayer de le sauver et on raconte que ce serait un mage lumineux qui
le maintiendrait en vie depuis son retour. Certains ajoutent en ricanant
que c’est certainement pour cela qu’il ne se remet pas…
C’est vraiment injuste : quoi que nous fassions, quel que soit notre
dévouement envers l’Empire, quels que soient nos sacrifices, nous ne
récoltons jamais que la méfiance et la haine. Je sais que je devrais
être habituée, mais c’est plus difficile ces derniers temps.
Il ne nous fallut pas très longtemps non plus pour entendre parler de
Baerfaust. Lui aussi se rend quotidiennement au chevet de l’Empereur ;
depuis qu’il l’a défendu sur le champ de bataille, il ne le quitte plus.
Cela risque d’être compliqué de rencontrer le Capitaine qui doit être
très entouré. Dès ce matin, nous avons essayé de le localiser dans le
district du palais et finalement nous avons appris qu’il logeait dans
les baraquements de la Reiksguard, le long de Kaiserplatz. Il s’y était
installé avec les joueurs d’épée de l’Averland qui avaient survécu à la
bataille. Comme on pouvait s’y attendre, on ne nous a pas laissé le
voir, mais nous avons pu lui laisser un message avec le nom de l’auberge
où nous résidons.
Entre temps, nous cherchâmes également nos deux autres commanditaires :
Mauer et von Kaufmann. Pour le premier, nous nous demandions depuis
quelques temps si c’était lui le fameux mage lumineux qui avait sauvé
l’Empereur, après tout, il aurait été logique qu’il accompagne Baerfaust
et les soldats averlanders…
Ce fut pourtant le Graf que nous trouvâmes en premier. Il nous a suffi
de chercher où la Compagnie de la Flèche Rouge avait pu s’installer dans
la ville et pour cela nous sommes allés traîner du côté des coches des
Quatre Saisons, ses concurrents les plus importants ici. Ainsi, nous
pûmes apprendre que le Graf avait pris ses quartiers dans une antique
tour ronde située à proximité du palais et où on peut louer des bureaux :
la Tour du vieux Cheval. Quand nous nous y présentâmes, il accepta
immédiatement de nous recevoir. Il occupait une pièce un peu petite et
très encombrée du deuxième étage, toutefois, une belle vue sur le palais
compensait l’exiguïté du lieu.
Le Graf avait les traits tirés et il me sembla un peu amaigri, mais il
était visiblement ravi de nous revoir. Il nous expliqua qu’il passait
ses journées à lire des rapports et à régler des problèmes de logistique
: sa compagnie était pleinement engagée dans le ravitaillement des
troupes et il devait sans cesse être sur le qui-vive. Il nous avoua
qu’il avait hâte que la guerre se termine ; même s’il était heureux de
pouvoir se mettre au service de l’Empire, cela lui coûtait beaucoup
d’argent et ses employés étaient très exposés. Il nous parla également
de Baerfaust et de Mauer, détaillant combien ils s’étaient montrés
héroïques et comment ils avaient réussi à sauver notre Empereur. Nous
avions donc raison pour Mauer ! Il ajouta que nous pourrions le
rencontrer à la très sélect auberge du Repos de Laurel. Il nous dit
également que la belle Gavin Clothilde von Alptraum était actuellement à
Altdorf, comme tous les ans, pour la saison des bals. Enfin, nous lui
racontâmes notre enquête à Middenheim et comment nous avions découvert
que le traître à l’Empire était le bras droit de von Aschenbeck. Nous
lui parlâmes également des rapports que nous avions trouvé en sa
possession sur la Flèche Rouge. Il nous écouta avec intérêt et nous
félicita pour notre perspicacité. Il ajouta toutefois que malgré tout
nous ignorions toujours ce qu’il était advenu des marchandises disparues
dans les convois attaqués, notamment de la poudre noire. Mais au fond,
cela ne semblait pas affecter la guerre dans le nord : « Alors pourquoi
s’inquiéter ? » conclut-il, en nous remerciant et en nous assurant de sa
gratitude.
Nous retournâmes à l’auberge pour récupérer le battant afin de l’amener à
Maître Mauer. Un des employés nous arrêta et nous remis un message de
Baerfaust nous demandant de le retrouver en fin d’après-midi à la
Reiksguard.
Le Repos de Laurel est un endroit vraiment insolite, probablement
composé de plusieurs maisons accolées. Le résultat est une grande
auberge labyrinthique dans laquelle nous errâmes un certain temps avant
de trouver la suite occupée par le mage blanc. Il sembla sincèrement
heureux de nous revoir. Il était installé dans deux grandes pièces très
claires et luxueusement décorées. Toutefois, les piles de livres, les
coffrets, les jarres et les fioles remplies de liquides mystérieux
éparpillés un peu partout nous rappelèrent sans peine sa demeure
d’Averheim. Il nous demanda immédiatement des nouvelles de son ami
Robertus et du rituel de purification. Nous dûmes lui annoncer la triste
nouvelle de la mort du professeur et il parut très affecté, se laissant
tomber dans un grand fauteuil le visage soudain fermé. Nous lui
détaillâmes le déroulement du rituel et lui remîmes le battant. Il le
regarda avec une infinie tristesse, puis le rerangea dans son coffre
métallique.
Nous essayâmes de détourner la conversation devenue pesante en lui
demandant comment se portait l’Empereur. « Oh… je fais de mon mieux,
nous dit-il, mais je pense qu’il devrait bénéficier des soins d’un vrai
médecin. Hélas Schwarzelm ne laisse personne accéder à lui et il a exigé
que je sois le seul m’en occuper. Enfin… Je ne crois pas que l’Empereur
soit encore en danger maintenant ; avec beaucoup de repos, il devrait
se remettre ». Il nous raconta comment s’était passé le sauvetage de
l’Empereur après qu’il eut été frappé. Lui s’était précipité pour lui
lancer un sort de protection et contrer la magie corrompue, mais c’était
Baerfaust qui les avait vraiment sauvés en retenant les monstruosités
du Chaos. Finalement, ils avaient été évacués grâce aux diligences de la
Flèche Rouge. Maître Mauer se montra d’ailleurs dithyrambique à propos
du Graf von Kaufman : les différents dont nous avions eu l’éclatante
illustration lors de la présentation à la ménagerie d’Averheim
semblaient bien lointaines maintenant.
Il conclut avec une voix tremblante qu’il était heureux d’avoir pu être
utile à l’Empire et d’avoir joué son rôle dans la guerre, mais cette
expérience n’était pas plaisante et il ne souhaitait guère s’étendre sur
le sujet.
Il nous demanda ensuite si nous allions assister à la cérémonie de
prière pour l’Empereur qui devait se tenir au temple de Sigmar le
lendemain soir. Nous n’étions pas au courant et il nous expliqua alors
qu’une grande prière commune devait être organisée pour hâter la
guérison de l’Empereur : selon une théorie qu’il prit visiblement
plaisir à nous détailler, une prière n’était qu’un effort focalisé de
volonté et en fonction de son ampleur, elle pouvait avoir des effets
bénéfiques sur la santé de notre cher souverain. Nous lui promîmes donc
de nous rendre au temple ce jour-là pour prier avec tous les habitants
de Altdorf. Je ne suis pas vraiment convaincue que cela soit efficace,
mais au moins rien de mauvais ne devrait en sortir.
Il était temps d’aller retrouver Baerfaust. Quand nous nous présentâmes à
la Reiksguard, c’est le lieutenant Arta Schaffer, le bras droit du
capitaine qui nous accueillit. Nous l’avions croisée dans les jardins de
l’Averburg ; elle ne me parut pas plus sympathique qu’alors.
Elle nous conduisit dans une grande pièce dépouillée, avec pour seul
mobilier une table, une chaise et un lit au matelas si fin qu’il ne
devait pas être beaucoup plus confortable qu’une simple paillasse posée
au sol. Mais cet environnement spartiate correspondait bien à l’austère
Baerfaust.
Il nous reçut sans effusion. Son armure était posée sur un chevalet dans
un angle de la chambre et il était vêtu simplement avec une veste aux
couleurs de l’Averland. Son visage trahissait une grande lassitude qu’il
s’efforçait de cacher par une raideur extrême dans sa posture et tous
ses gestes.
Il nous demanda très directement ce que nous avions appris d’Adèle à
Middenheim. Nous avions longuement réfléchi à ce que nous allions lui
dire à propos de la double vie de la répurgatrice et de son affiliation à
une sombre secte du Chaos. Nous nous contentâmes donc de répéter au
capitaine ce qu’elle nous avait dit sur l’expédition dans les terres du
Sud et sur les soupçons qu’elle entretenait quant à l’identité de la
Cagoule Noire. Selon elle, il s’agissait de quelqu’un de très influent à
Averheim. Nous ajoutâmes qu’elle ne nous avait pas révélé si elle
savait exactement qui il était, mais qu’elle nous avait fait part de ses
doutes sur deux personnes en particulier. Baerfaust devient soudain
très attentif et nous lâchâmes alors les noms du Graf von Kaufman et de
Mauer le Lumineux en observant attentivement sa réaction. Le capitaine
parut dépité.
- « C’est assez embêtant, à vrai dire, commença-t-il. Il y a encore
quelques semaines j’aurais abondé dans ce sens mais je dois avouer que
j’ai révisé mes à priori, tant sur l’un que sur l’autre. Ainsi, j’admets
volontiers que je croyais que le Graf était un lâche comme tous ces
aristocrates qui préfèrent rester au chaud pendant que de braves soldats
risquent leurs vies. Mais il s’est montré d’une grande utilité depuis
sur bureau et a résolu bon nombre de problèmes logistiques :
l’approvisionnement des troupes a rarement été aussi rapide et efficace
et il a acheminé également des prêtres de Shallya, des messagers…
Finalement, c’est grâce à ses diligences que nous avons pu ramener
l’Empereur à Altdorf. Quand à Mauer, ce n’est pas un soldat, mais il
nous a suivi jusqu’au front, sans se plaindre. Il a servi dignement,
avec ses propres talents et cela a permis de sauver l’Empereur. Je ne
fais toujours pas confiance aux magiciens, ajouta-t-il en me lançant un
regard appuyé, mais tant qu’ils agissent comme Mauer, je n’ai rien à
redire. »
Nous essayâmes aussi subtilement que possible de lui dire que nous
pensions qu’Adèle nous cachait une partie de ce qu’elle savait et
qu’elle n’était peut-être pas si honnête qu’il n’y paraissait, mais il
nous coupa immédiatement et sembla réellement offusqué. Il la
connaissait depuis très longtemps, si elle ne nous disait pas tout,
c’est qu’elle avait ses raisons. Nous comprîmes qu’il était inutile
d’insister car nous n’avions malheureusement aucune preuve de sa
trahison. Nous détournâmes la conversation comme avec Mauer en demandant
des nouvelles de l’Empereur. Il se détendit légèrement. Il avait vu des
blessures bien pires que celles qui affligeaient Karl-Franz, mais il
s’agissait de magie et il ne se réveillait pas. Cela le dépassait. Il se
sentait impuissant et inutile. Sur le champ de bataille, il était à sa
place et il savait quoi faire, mais ici il se sentait impuissant et
prisonnier de hordes de nobliaux et de bourgeois qui cherchaient à
gagner ses faveurs. Il avait hâte de pouvoir rentrer à Averheim. Nous
lui demandâmes ce qu’il pensait de la grande prière prévue le lendemain
au temple de Sigmar. Il nous répondit qu’il doutait que cela puisse être
efficace, mais on ne risquait rien à essayer… Il nous proposa de nous
obtenir des invitations pour accéder au temple ; toutes de forces vives
et de personnages importants ; bref, tous ceux qui comptaient dans la
ville et même plus largement dans l’Empire seraient présents. Sans
laisser-passer, nous devrions nous contenter de prier sur le parvis.
Nous le remerciâmes pour sa proposition. Cette histoire de prière
collective soulevait un léger mais mauvais pressentiment, Je ne saurais
expliquer exactement pourquoi… mais nous sommes peut-être devenus
paranoïaques, qu’y a-t-il à redouter ici, dans la capitale ?
Nous quittâmes le capitaine pour retourner à l’auberge. Ces visites ne
nous avaient pas appris grand-chose et nos interlocuteurs paraissaient
globalement plutôt confiants. Il reste pourtant tant de questions en
suspens.
Le soleil déclinait déjà sur l’horizon et les ombres s’allongeaient
démesurément. Nous approchions de la rue des Cent Tavernes et sa fête
perpétuelle qui gagnait en intensité quand s’approchait le soir. C’est
alors qu’une jeune femme nous accosta. Elle nous dit s’appeler Carolina
et ne semblait pas menaçante tant elle était petite et menue ; un rapide
coup d’œil nous permis de nous assurer qu’elle était seule. Elle avait
un message à nous délivrer de la part d’un grand bonhomme qu’elle avait
croisé et qu’elle assura ne pas connaître. Il lui avait dit qu’il
espérait que nous allions bientôt trouver notre vieil amis d’Averheim.
Nous serions également surpris d’apprendre qu’Arty était en ville. Arty
était de mèche avec un homme qui aimait se cacher sous une capuche noire
et il avait été vu dans la Rue des Cent Tavernes, pas très loin du
Temple du Drama. Carolina hésita un instant puis poursuivit :
- Une dernière chose… Mais, euh… il ne faut pas mal le prendre, je ne
fais que transmettre un message… il a dit que vous êtes une belle bande
de fouines, mais vous devez faire attention à vous et ne tourner le dos à
personne ;
- Vous a-t-il dit autre chose ?
- Non, c’est tout.
- Et vous ne le connaissez pas ? Vous ne l’aviez jamais vu ? demanda lentement Grunilda avec sa voix la plus grave.
Elle fit signe que non en remuant la tête. Elle ne semblait ni effrayée,
ni en train de se moquer de nous. Elle était plutôt d’humeur joyeuse et
avait probablement déjà commencé à boire un verre ou deux.
- Combien vous a-t-il donné ? finis-je par demander.
- Quelques … pistoles, répondit-elle en souriant ; de l’argent
facilement gagné, c’est certainement cela qui la rendait aussi gaie.
- Est-ce que vous pourriez nous le décrire et nous dire exactement où
vous l’avez vu ? interrogea Lars en fouillant ostensiblement dans sa
bourse.
- Il était grand et costaud, avec des cheveux bruns, tout bouclés. On
aurait dit un mouton, continua-t-elle en riant. C’était entre la
Brasserie de Bruno et le Mattheus II.
Lars glissa quelques pièces dans sa main et elle nous salua en mimant un
semblant de révérence avant de disparaître aussi vite qu’elle était
venue, nous laissant hébétés par ces informations inattendues.
Qui pouvait bien nous connaître ici et nous offrir cette piste sur un
homme de main de la Cagoule ? Et qu’est-ce qui se tramait ici ?
Nous étions fatigués par cette journée bien chargée et nous étions
affamés. Nous décidâmes donc de rentrer à l’auberge et de réfléchir
devant un bon repas et une bonne pinte. La Brasserie de Bruno était déjà
bondée et l’ambiance battait son plein. Nous dûmes jouer des coudes
pour atteindre le bar. Un spectacle était annoncé pour la soirée : le
grand Oozelli, tout droit venu de Tilée, capable de faire de la musique
sans instrument, juste avec son ventre. Tout un programme… Certains
clients qui connaissaient déjà le spectacle s’en réjouissaient d’avance.
Malgré la foule qui se serrait à l’intérieur, nous aperçûmes peu de
temps après notre arrivée, une dame voilée, accompagnée d’un grand garde
du corps qui lui dégageait le chemin, sans ménagement pour les clients
qui ne se poussaient pas assez vite. Deux servantes fermaient la marche.
Le petit groupe se dirigea à l’arrière de la salle, où devait se
trouver un salon privé. Au bout de quelques minutes, une des servantes
réapparut et se dirigea vers nous. Nous la suivîmes dans le salon et
vîmes avec un réel plaisir la Gavin Clothilde von Alptraum qui nous
adressa son plus beau sourire. Je crus bien que les garçons allaient
défaillir, même Eckhard que je n’aurais pas soupçonné d’être sensible au
charme féminin pris soudainement quelques couleurs. La Gavin nous
invita à nous asseoir et nous offrit un excellent Riesling de Pritzstock
; j’ignorais qu’on put boire un tel cru dans cette taverne !
Elle nous expliqua que c’était « notre ami commun » le Graf von Kaufman
qui lui avait dit où nous trouver et elle avait un petit problème dont
elle aurait aimé que nous nous occupions. Elle nous assura qu’elle
s’adressait à nous car elle nous faisait entièrement confiance et nous
promis une belle récompense de surcroit.
Elle nous expliqua tout d’abord qu’elle avait l’habitude de venir tous
les ans à Altdorf pour la saison des bals ; toutefois, ce qu’elle
appréciait le plus, bien avant toutes les mondanités, c’était assister
aux pièces de théâtre. La programmation et la qualité des acteurs
étaient ici bien meilleures qu’à Averheim ; c’était un vrai plaisir pour
elle. Cette année, elle se faisait une joie de voir notamment le
spectacle du Château de Cobweb au Temple du Drama. La première devait
avoir lieu cet après-midi mais la représentation avait été reportée
jusqu’à une date indéterminée. Elle était donc allée parler au
directeur, un charmant tiléen, qui, après s’être confondu en excuses lui
avait expliqué que plusieurs problèmes les avaient amenés à prendre
cette décision et notamment à cause de certains accessoires qui avaient
disparu. Elle nous répéta tout le bien qu’elle pensait de nous et
qu’elle était certaine que nous pourrions sans mal résoudre ce mystère.
Evidemment, les garçons s’empressèrent de lui dire que nous étions à son
service… Oh, ça ne me dérange pas de toute façon, la Gavin est une
femme exceptionnelle et moi aussi cela me fait plaisir de l’aider.
Elle nous remercia et repartit. Nous la vîmes traverser la taverne
cachée sous son voile mais visiblement plus amusée qu’apeurée par les
clients beuglards et les chansons à boire qui fusaient de ci, de là.
Quand nous regagnâmes la salle, l’ambiance était surchauffée, des
jongleurs divertissaient les spectateurs. Nous aperçûmes dans un recoin
une table occupée par un seul client. Nous lui demandâmes si nous
pouvions nous asseoir en lui proposant de partager la bouteille de
Riesling que nous avions emportée. Il nous fit signe en soupirant ;
c’est alors que je vis qu’il s’agissait d’un elfe. Evidemment Grunilda
prit un air renfrogné et s’installa le plus loin possible de lui. Au
début, je me disais que décidemment cette vieille rancune entre les
elfes et les nains était ridicule, mais finalement l’attitude de
celui-là fut si épouvantable que je finis par penser que les nains
avaient bien raison. Il refusa le vin, tant pis pour lui ! Nous
essayâmes néanmoins d’engager la conversation par politesse mais il nous
répondit sèchement qu’il était là pour se reposer et éventuellement se
divertir un peu, mais certainement pas pour se faire des amis et entamer
une discussion inepte. Nous n’insistâmes pas.
Nous n’étions pas très loin du bar et nous assistâmes à une scène tout à
fait incongrue. Plusieurs serveurs s’affairaient autour d’un tonnelet
de Pilsach de l’Averland. Ils semblaient avoir quelques difficultés à
ouvrir le clapet situé à la base et quand enfin ils y parvinrent, au
lieu de la bière brune c’est un fin filet de poudre noire qui s’écoula
et remplit la choppe qu’ils tenaient en dessous. Cet évènement jeta un
froid dans la salle. Nous intervînmes et aidâmes les serveurs à ramener
délicatement le tonneau chargé de poudre. Dès que nous sortîmes les
clients semblèrent soulagés et reprirent leurs conversations et leurs
chants. Nous amenâmes le tonneau dans une remise aussi loin que possible
de toute source de chaleur. En l’inspectant, nous remarquâmes que
l’étiquette comportait une petite croix rouge dans un coin. Nous
demandâmes aux employés s’ils avaient d’autres tonnelets comme celui-ci.
Ils nous en montrèrent quatre mais aucun n’était signalé par une croix,
et après vérification tous contenaient bien de la bière brune. Nous
retournâmes donc dans la salle avec un des tonneaux et la bière s’en
écoulant fut accueillie par de grands cris de joie. Le tavernier nous
apprit que ce lot avait été livré par une filiale des Quatre Saisons qui
se chargeait de l’importer de l’Averland.
Nous retournâmes nous asseoir en discutant de l’opportunité d’aller
faire un tour à l’office principal de la compagnie de transport dès le
lendemain.
L’elfe était toujours là et affichait toujours la même mine maussade.
Les autres clients semblaient avoir oublié leur frayeur et c’est un
tonnerre d’applaudissement qui accueillit le clou du spectacle, le grand
Oozelli. Un petit homme avec une moustache cirée formant de grandes
boucles monta sur scène ; il sortit de sa besace un étrange instrument
en cuivre, ressemblant vaguement à une grande oreille et le colla sur
son derrière. Un silence religieux emplit alors la salle et il entonna
des airs populaires avec un rythme et une précisions extraordinaires.
Nous éclatâmes de rire ; cela faisait des semaines que je ne m’étais pas
autant amusée. En revanche, ce spectacle ne plut absolument pas à
l’elfe qui au bout d’une minute à peine se leva et s’exclama à haute
voix : « Est-ce donc ainsi que les porcs d’Altdorf se divertissent ? »
et il sortit sous les huées de quelques dockers.
dimanche 4 mars 2018
En route pour Altdorf
JOURNAL DE H. VAN BAUMER
De retour à Altdorf, le 8 Erntezeit 2521
Nous avons quitté Middenheim le 17 Nachgeheim, dès que Klueber a été en
état de voyager. Le Graf von Aschenbeck nous a prêté une diligence pour
nous conduire jusqu’à Delberz. La première partie de notre voyage s’est
déroulée sans encombre. Nous avons suivi scrupuleusement la route
impériale qui est à peu près sûre. Nous avons tout de même pu observer
parfois des stigmates des batailles dans certains villages où le nombre
de réfugiés était remarquable. Nous avons aussi croisé un détachement
des fameux chevaliers panthères, avec les grands casques et leurs capes
en peaux de félins, qui étaient chargés de nettoyer la Drakwald sous les
ordres du Graf Boris Todbringer. Nous avons également rencontré
plusieurs petites milices formées de paysans et de bucherons
sommairement armés ; tous convergeaient vers un même lieu de rendez-vous
d’où ils partiraient chasser les abominations de la forêt.
Delberz est une petite bourgade marchande. Nous y avons passé une nuit
dans une grande auberge remplie de marchands et de pèlerins. La plupart
des conversations tournaient autour de la guerre. Evidemment, il était
beaucoup questions des crimes qui avaient été commis dans la région par
les hordes d’hommes-bêtes. Par ailleurs, il se disait que les troupes
d’invasion commençaient à sérieusement ralentir dans le nord. Les forces
impériales avaient même réussi à reprendre Wolfenburg. En revanche, de
terrifiantes rumeurs circulaient sur des chevaliers noirs qui auraient
été aperçus un peu partout dans l’Empire. Enfin, l’état de santé de
notre Empereur restait un sujet d’inquiétude : personne ne l’avait vu
depuis son retour à Altdorf, ce qui laissait le champ libre aux pires
spéculations.
La soirée s’est passée tranquillement ; nous avons profité d’un agréable
repas arrosé du fameux vin local, puis nous sommes montés nous coucher
d’assez bonne heure.
Cependant, au cours de la nuit nous avons tous été réveillés par des
cris stridents et des appels au secours. Nous sommes sortis de nos
chambres ; les cris provenaient de la cuisine au rez-de-chaussée. Nous y
avons trouvé une servante, perchée sur une chaise et armée d’un balai
qu’elle utilisait pour repousser une bestiole immonde : une sorte de
gros rat, de la taille d’un chien avec des épines sur le dos et trois
queues fouettant furieusement dans tous les sens. Il était déjà blessé
et un coup suffit à l’achever. La pauvre fille nous remercia
chaleureusement et nous supplia d’aller nous débarrasser de la chose
dans la rivière derrière l’auberge car elle se refusait à la toucher.
Nous acceptâmes et en profitâmes pour inspecter rapidement les
alentours. Dehors, la nuit était parfaitement calme, mais comme nous
rebroussions chemin, nous aperçûmes une ombre furtive se faufilant sur
le toit depuis une fenêtre de l’étage. C’était la chambre qu’occupaient
les garçons. Eckhart lança un de ses sorts effrayants : des sortes de
tentacules sortirent de nulle part et arrêtèrent la silhouette qui
poussa une plainte animale. Je pris mon élan et je sautais sur le toit –
je maîtrise de mieux en mieux la marche dans les airs… mon cher maître
serait fier de voir de quelle façon j’ai progressé en seulement quelques
mois. La créature se contorsionnait affreusement ; plus elle essayait
de se libérer plus les tentacules resserraient leur étreinte. En
approchant, mon sang se figea quand je reconnus un de ces infâmes
skavens. Grâce à un dernier coup de rein, il faillit s’échapper, mais je
lançai une boule de feu poussée par la colère que m’inspirent ces
monstres. Il se recroquevilla en hurlant horriblement et mourut
carbonisé en quelques secondes.
Dans la chambre des garçons, tout avait été fouillé et laissé sans
dessus-dessous. Que pouvaient-ils bien chercher ? Le battant avait été
purifié, mais peut-être ne l’avaient-ils pas senti, peut-être
étaient-ils encore attirés par lui. Heureusement, le battant se trouvait
dans la chambre que nous partagions avec Grunilda. Néanmoins, nous
allions devoir redoubler de prudence.
Pour la suite de notre voyage, nous avions le choix entre reprendre la
route ou bien utiliser une barge pour descendre la rivière Delb. Notre
préférence se porta sur cette seconde solution. Elle nous permettait de
ménager un peu nos montures tout en étant aussi rapide. Avouons
également que nous avons pris goût à ce mode de déplacement moins
fatigant et tellement plus tranquille. Enfin, il nous parut
vraisemblable que les skavens hésiteraient à nous attaquer sur l’eau.
Nous avons trouvé de la place dans une grande péniche, piloté par un
père et son fils répondant tous deux au nom de Yan. L’embarcation était
chargée de bois et de peaux luxueuses du Hochland ; il y avait aussi
quelques tonneaux de porc salé, du fameux vin de Delberz.
Le trajet dura environ deux semaines. Les deux Yan n’étaient pas très
causant, mais travaillaient efficacement et le voyage fut somme toute
assez agréable. Les jours ont sérieusement raccourcis et sur les rives,
les grands bouleaux de la Drakwald ont commencé à se parer d’or. De
temps en temps, des cris et des bruits suspects nous rappelaient la
dangerosité de ces contrées, mais nous ne vîmes à aucun moment ces
créatures effrayantes qui devaient peupler les rives. Nous passâmes
devant quelques petits villages de pêcheurs, où des gamins trompaient
l’ennui en nous faisant longuement signe. Nous ne croisâmes guère plus
de monde, seulement quelques bateliers et une fois une troupe de la
patrouille fluviale qui monta à bord pour inspecter le bateau. Ce fut le
seul petit évènement notable qui ponctua notre périple et, encore,
l’inspection se déroula sans problèmes, les soldats prirent même le
temps de discuter cordialement. Ils partagèrent quelques nouvelles
d’Altdorf. L’Empereur semblait sur la voie de la guérison, mais le bruit
courrait qu’il lui faudrait encore du temps pour se remettre
complètement. En attendant, son champion, le valeureux Schwarzhelm,
veillait sur lui et empêchait quiconque de l’approcher. D’après les
patrouilleurs, cela devait signifier qu’il avait peur des traîtres et le
protégeait donc en conséquence. Ensuite, ils passèrent à des commérages
plus légers : les rues de la capitale semblaient de moins en moins
sûres, les forces de sécurité étant occupées par des sujets plus graves,
de petits malfrats et quelques caïds en profitaient pour faire un peu
la loi. Par ailleurs, beaucoup de nobles d’Altdorf étant partis avec
l’armée de l’Empereur, de nombreuses dames se retrouvaient seules et
désœuvrées, alors que la saison des bals venait de commencer. Cette idée
allumait de petites étoiles lubriques dans leurs yeux et également dans
ceux des deux Yan et même de nos compagnons masculins…
Enfin, avant-hier nous accostâmes au village de Krakendorf, à quelques
lieues seulement de notre but. C’est une petite communauté de bateliers
et de commerçants, avec de nombreux entrepôts et une unique et immense
auberge de trois étages avec des colombages et un toit pentu en tuiles
rouges. Une grande enceinte en pierre entoure les habitations, mais nous
remarquâmes dès notre arrivée que s’y ouvrait une large brèche et que
des ouvriers s’affairaient pour essayer de la combler avec une palissade
de bois. L’enseigne portait la peinture de trois femmes et le nom de
l’hostellerie « Les impératrices rouges ». Je crois qu’il s’agit d’une
allusion à trois femmes qui prétendirent au trône et sont restées dans
l’Histoire pour leur audace autant que pour leur cruauté. Mais je ne me
souviens pas des détails…
Les chambres étaient meublées très sommairement et le repas fut
particulièrement bourratif. La salle accueillait une foule de paysans du
coin, de dockers et de voyageurs. L’atmosphère y était suffocante. Les
conversations portaient sur l’évènement de la veille qui avait
partiellement détruit le rempart. Une monstrueuse créature sortie de la
Drakwald avait foncé sur le mur qui avait croulé au premier choc. Des
miliciens se groupèrent pour tenter de la repousser et un immense éclair
blanc tomba alors des cieux. Tous ceux qui se trouvaient là furent
assommés et ceux qui étaient restés à proximité devinrent sourds et
aveugles. Quand ils reprirent connaissance ou retrouvèrent l’usage de
leurs sens, le monstre avait disparu. Ce qui était étonnant c’était que
personne ne semblait s’accorder sur la description de cette créature :
selon les uns elle avait une tête de taureau, selon les autres elle
était dotée de six bras. Pour notre part, nous avions du mal à imaginer
la puissance nécessaire pour réussir à abattre le mur d’un seul coup et
nous spéculions sur l’existence réelle de cette … chose.
Nous en étions à discuter tranquillement de cette histoire, en essayant
de faire passer le ragoût de haricots avec un affreux tord-boyaux, quand
un homme au cou épais, portant une chemise trop petite pour cacher
correctement son gros ventre, vint s’assoir à notre table. Il était
chauve et arborait des tatouages de dockers. Nous lui demandâmes ce
qu’il voulait, mais il nous répondit avec agressivité. Il nous lança
quelques remarques désobligeantes, cherchant à nous provoquer. Au début,
nous essayâmes de l’ignorer, mais il ne se découragea pas. Finalement,
il renversa son verre sur Lars qui en retour se leva et lui asséna un
grand coup de poing. L’autre ne moufta pas. La foule visiblement ravie,
s’écarta pour laisser une petite zone libre. La rapidité du mouvement
acheva de nous convaincre que c’était une habitude dans le coin. Lars et
le docker commencèrent à en découdre, se rendant coups pour coups, sans
qu’aucun ne prenne rapidement le dessus. Mais, très vite nous
remarquâmes des amis du bagarreur qui s’apprêtait à intervenir en
traitre. Grunilda et Klueber entrèrent alors dans la danse. Pour ma
part, je réussis à dissuader quiconque de m’attaquer en faisant
apparaître de petites flammes au bout de mes doigts. Sans surprise,
personne n’alla chercher de noise à Eckhart qui resta assis à siroter
son eau-de-vie pendant toute la scène.
Au bout de quelques minutes, jugeant certainement que les choses
allaient s’envenimer, le propriétaire tira en l’air avec un vieux
pistolet rouillé. Les hostilités cessèrent immédiatement. Le docker et
ses compères disparurent aussi vite qu’ils étaient apparus. Lars avait
une lèvre fendue et un beau coquard, Klueber avait l’arcade sourcilière
ouverte et Grunilda était fraîche comme un gardon.
Nous convînmes qu’il était temps d’aller nous coucher. Nos chambres se
trouvaient au second étage, et le couloir était plongé dans la pénombre.
J’allumais un morceau de bougie et comme nous approchions
silencieusement de nos chambres, nous remarquâmes que les portes étaient
entrouvertes. Nous écoutâmes attentivement : des bruits et des murmures
provenaient de l’intérieur de celles-ci. Nous continuâmes d’avancer
discrètement et nous séparâmes en deux groupes de trois. Nous ouvrîmes
les portes simultanément et avec fracas. Dans la chambre que j’occupais
avec Grunilda se tenaient deux skavens : l’un d’apparence normale était
armé d’une dague, il nous sauta dessus dès que la porte s’ouvrit et fut
réceptionné par un grand coup de bouclier de notre naine. L’autre avait
le poil blanc et portait plusieurs colliers et colifichets ; je le
reconnus sans peine. Il s’agissait du skaven que nous avions poursuivi
dans les égouts d’Averheim, le seul qui avait réussi à s’enfuir avec
celui qui m’avait poignardé dans le dos. Cette immonde créature avait à
ses pieds le coffre ouvert et tenait dans ses mains le battant qu’il en
avait extrait. Il le jaugeait tranquillement sans nous prêter la moindre
attention, je crus même le voir à un moment essayer de le mordre. Puis
il le jeta par terre en criant d’une voix éraillée « Vous allez mourir,
mourir, mourir ! Choses-hommes, hommes ! »
Jamais je n’aurais cru ces choses capables de parler notre langue. Je
restais pantoise, mais très vite Lars me bouscula et se précipita sur
lui. De la pièce d’à côté nous parvenaient des bruits de lutte. La
bataille fut rude car ses bêtes se battaient comme des furies, mais ils
étaient acculés car les fenêtres étaient fermées par de lourds volets,
ils n’avaient aucun moyen de fuir. Le skaven blanc fut le dernier à
mourir, il utilisait une magie corrompue dont la proximité me rendait
malade. Mes yeux me démangeaient atrocement, un goût horrible se
répandit dans ma bouche et descendit dans ma gorge en brûlant. J’eus
beaucoup de mal à retrouver mes esprits et à riposter.
Le bruit attira les clients et les employés, mais comme les autres fois,
les restes de ces créatures disparurent en quelques secondes après leur
mort et personne ne les vit. Du coup, ces gens ne comprirent pas contre
quoi nous venions de nous battre et je crois qu’ils nous ont pris pour
des fous.
Inutile de dire que nous avons passé une bien mauvaise nuit et que c’est
avec un grand plaisir que nous avons retrouvé la barge et les deux Yan,
bien que ces derniers semblaient être devenus un peu méfiants envers
nous.
Enfin, nous avons atteint Altdorf ce matin et nous nous sommes installés
à la Brasserie de Bruno, dans la très agitée rue des Cent Tavernes.
C’est de là que nous allons devoir partir à la recherche de Mauer, de
Bauerfaust et de von Kaufman.
Du procès d'un Graf
JOURNAL DE H. VAN BAUMER
Middenheim, le 15 Nachgeheim 2521
La journée du 12 se déroula sans nouveau fait. Nous étions très hésitants quant à la conduite à adopter concernant Adèle. C’était une répurgatrice et elle avait forcément des appuis, ici, à Middenheim, par exemple auprès Gregor Helstrum. Au contraire, nous ne connaissions personne en qui nous puissions avoir une confiance dénuée de doutes. Devions-nous aller voir les prêtres de Sigmar ? Ceux d’Ulric ?
Au-delà, quelle foi fallait-il accorder à ce qu’elle nous avait dit sur la Cagoule Noire ? Peut-être que finalement c’était une de ses complices…
Afin de nous changer les idées et pour préparer le rendez-vous du soir au Draken, nous partîmes repérer les lieux.
Nous quittâmes les rues larges et bien entretenues des quartiers du Nordgarten et du Freiburg où nous avions évolué jusque-là pour rejoindre les secteurs moins opulents du sud. Le Draken était une taverne malfamée, nichée dans des méandres de ruelles étroites et boueuses, cernée de remugles âcres d’urine et de vomis. Nous dûmes plusieurs fois demander notre chemin à des ivrognes en train de cuver sous des portes cochères qu’ils disputaient à des gourgandines ou à des mioches crasseux qui venaient mendier une pièce ou essayaient de voler nos bourses pour les plus téméraires.
Enfin, nous trouvâmes le petit bouge. L’intérieur était très sombre et guère plus accueillant que l’extérieur. Il y avait quelques clients accoudés au bar ou affalés sur les tables. Le sol était poisseux. Un tavernier à la mine renfrognée essuyait des verres avec un torchon sale. Seuls Lars et Klueber eurent le courage de commander des bières et payèrent très cher un breuvage douteux. Le tavernier n’était pas très causant, il nous dit ne pas connaître de Brenner tout en s’empressant d’ajouter qu’il ne demandait pas le nom de ses clients, tant qu’ils payaient…
Nous évitâmes de nous attarder dans cet endroit sordide et gagnâmes très vite les grandes avenues plus respirables qui bordaient le quartier au nord. Au moins nous avions pu noter que le coin était un véritable coupe gorge et que nous devrions redoubler de vigilance en revenant le soir.
Nous préférâmes dîner avant notre rendez-vous, hors de question de toucher à quoi que ce soit au Draken.
Bizarrement, de nuit, ces immondes venelles nous parurent plus calmes : aucun garnement, aucune tapineuse et tout au plus deux ou trois soulards endormis. En entrant dans la taverne, nous fûmes surpris par une étrange métamorphose. Le lieu était moins répugnant et plus clair à la lumière des bougies. Il n’y avait pas un seul client. Le sol et les tables avaient été lavés. A la place du patron grincheux, c’est une femme encore jeune qui nous accueillit. Elle avait de longs cheveux blonds arrangés en une épaisse tresse et son visage était criblé de cicatrices dues à une variole infantile. Nous expliquâmes que nous avions rendez-vous avec un certain Brenner et elle nous confirma immédiatement avoir loué une chambre à un gentilhomme de ce nom. Ce changement nous rendit méfiants et lui dîmes notre surprise étant donné que l’après-midi même le tenancier que nous avions vu avait nié connaître quelqu’un de ce nom. « Ah oui ? dit-elle l’air pensif, mon mari a dû oublier, c’est moi qui ai accueilli le sieur Brenner, un homme très charmant, avec un fort accent de l’Averland. Malheureusement, je ne l’ai pas vu aujourd’hui et je crois qu’il n’est pas là… Et je ne peux pas vous dire quand il pourrait rentrer. Il va et vient à toutes heures, mais c’est un client vraiment calme et discret, alors je ne lui dis rien. »
Nous insistâmes, expliquant qu’il nous avait invité lui-même à le rencontrer ce soir-là. Elle nous proposa de l’attendre et demanda ce que nous souhaitions boire. Lars et Klueber retentèrent l’expérience, mais elle leur rapporta la même bière infâme. Nous attendîmes un long moment. La patronne était un peu plus aimable que son époux. Nous nous étonnâmes de ne voir aucun habitué, mais elle nous répondit que les soirs étaient généralement très calmes, surtout en milieu de semaine quand les gens n’avaient pas encore reçu leurs payes.
Comme il commençait à se faire tard, nous lui fîmes part de notre inquiétude et demandâmes si nous pouvions vérifier la chambre de Brenner. Après une courte hésitation, elle fouilla derrière le bar et sortit un gros trousseau de clefs. Nous la suivîmes dans un escalier grinçant jusqu’à l’étage.
Il n’y avait que quatre portes. Une épaisse couche de poussière couvrait le sol et les deux consoles sur lesquelles on avait placé d’antiques lampes à huile aux verres ébréchés. Elle ouvrit la première porte et recula en poussant un cri d’horreur. Nous nous précipitâmes. Dans la chambre, tout était sans dessus-dessous : meubles renversés, lit défait, vêtements éparpillés. Sur l’un des murs était peint en bleu un grand crâne ricanant. En revanche, il n’y avait là pas âme qui vive.
La tenancière avait l’air très choquée et bégayait en se demandant ce qu’il s’était passé. Nous lui suggérâmes de redescendre et de donner l’alerte. Nous pensions avoir un peu de temps et nous entreprîmes d’inspecter soigneusement la chambre. Il n’y avait ni trace de sang, ni signe de lutte. De toute évidence, la pièce avait simplement été fouillée. Mais il n’y avait aucun indice concernant le fameux Brenner. Nous remarquâmes une dague gisant sur le matelas tombé du lit. Sous un tas de vêtements, nous découvrîmes un journal aux pages en lambeau. L’écriture ressemblait à celle du message et Brenner y avait consigné, au jour le jour, ses recherches depuis Averheim. Il relatait pour les derniers jours, une série d’accusations envers Wolfgang von Aschenbeck, de la fraude au racket et au meurtre en passant par l’hérésie. Il contenait également d’horribles dessins sacrilèges, avec des dates et des lieux, des runes impies dont la seule vision me mit mal à l’aise. Des feuilles volantes étaient conservées à la fin du journal ; il s’agissait de descriptions de séances occultes écrites par une autre main. Brenner avait annoté ces pages qu’il attribuait à von Aschenbeck lui-même.
Eckhart et moi avions à peine entrevu le contenu du journal quand des bruits dans l’escalier nous alarmèrent. Trois soldats et un sergent de la garde débarquèrent, talonnés par la propriétaire. Ils avaient été drôlement rapides, je n’aurais jamais cru qu’ils interviennent aussi vite, surtout dans un tel quartier. Ils nous firent sortir sans ménagement et inspectèrent la pièce à leur tour. Ils nous demandèrent si nous avions pris quelque chose. Eckhart tenait encore le journal et s’efforçait de le cacher dans les plis de son manteau, mais un des gardes le remarqua et le lui arracha des mains. Il le tendit au sergent qui commença à le feuilleter, son visage se durcit et il donna l’ordre d’arrêter notre compagnon. Alors nous essayâmes d’expliquer que ce journal n’était pas à nous que nous venions de le trouver. Ils nous firent redescendre dans la salle du bas.
Là, ils nous firent asseoir et nous interrogèrent sur nos identités et les raisons pour lesquelles nous étions ici. Ils nous accusèrent d’avoir mis la chambre dans cet état commencèrent à parler d’aller chercher les prêtres d’Ulric. Nous dûmes longuement nous justifier, répéter plusieurs fois que nous avions rendez-vous ici avec un certain Brenner ; nous montrâmes son message que par chance nous avions avec nous. Nous relatâmes la découverte de la chambre avec la tenancière, qui heureusement confirma notre version. Nous argumentâmes : si c’était nous qui avions fait cela, nous ne serions pas revenus. Ils étaient vraiment butés et on ne peut pas vraiment dire qu’ils respiraient l’intelligence. Je cru même un instant qu’ils allaient nous emmener en prison. Ce n’est qu’après plusieurs heures qu’ils acceptèrent de nous laisser partir, non sans avoir noté où nous logions et nous avoir recommandé de ne pas quitter la ville. Il était en effet possible que nous soyons encore sollicités pour raconter notre histoire.
Sur le chemin du retour, nous discutâmes longtemps de la curieuse journée que nous venions de vivre. Elle avait commencé avec les abominables révélations sur la double-vie que semblait mener Adèle. Elle se terminait par ce rendez-vous manqué avec un inconnu, sorti de nulle part, qui nous offrait sur un plateau la solution à notre enquête sur le Graf von Aschenbeck. Mais cela paraissait trop facile et trop étrange, avec la taverne désertée, la chambre retournée, mais le journal encore là. Et les gardes qui arrivaient opportunément. Un moment j’ai même cru qu’on avait essayé de nous piéger, mais c’était trop grossier.
Qu’importe ! Il était tard et nous étions trop fatigués et abrutis par l’interrogatoire sans fin des gardes. Nous pourrions bien réfléchir à tout cela le lendemain. Nous montâmes nous coucher sans plus de tergiversations.
Comme d’habitude, Grunilda et moi partagions une chambre pendant que les garçons occupaient une pièce au même étage mais à l’autre bout du couloir.
J’avais l’impression de n’être assoupie que depuis quelques minutes quand j’entendis des frottements sur le palier. J’ai pris l’habitude d’être continuellement sur le qui-vive, mon bâton toujours à portée de main. En un saut, j’étais hors du lit et je secouais Grunilda. La poignée se mit à bouger. Un cliquetis dans la serrure me confirma qu’on allait rentrer. Alors, je me calais, juste en face de la porte, le dos au mur et commençais à me concentrer. Grunilda se redressa. La porte s’ouvrit d’un coup et une ombre se rua à l’intérieur. Elle fut reçue par une volée de flèches magiques qui grésillèrent en s’enfonçant presque sans résistance. J’entendis une plainte, mélange de douleur et stupéfaction. L’instant d’après Grunilda saisissait sa hache et chargeait en hurlant. L’effet de surprise dont pensaient profiter nos assaillants joua finalement en notre faveur. Sous le choc, le premier tomba à la renverse et le second, surpris, recula. Je me précipitais derrière Grunilda. Le premier attaquant gisait au sol tandis que le second gesticulait en proie à la panique, il fendait l’air de sa dague mais reculait encore devant notre naine déchaînée. J’entendis des voix à l’autre bout du couloir et je vis du coin de l’œil d’autres silhouettes sur le seuil de la chambre des garçons. Je saisis l’homme à terre. Il portait des vêtements noirs de voleur, avec un gilet en cuir, qui n’avait pas résisté à mes flèches magiques. Il avait plusieurs plaies saignant abondamment. Son visage était dissimulé sous un masque pourpre et vert. Je l’enlevai ; c’était un homme jeune que je n’avais jamais vu. Je réalisais qu’il ne respirait plus.
Moins un !
Grunilda avait acculé le second attaquant.
Moins deux !
Des appels provenaient du bout du couloir, nos compagnons semblaient en bien mauvaise posture. Je fonçais tout en me préparant à lancer de nouvelles flèches sur un homme masqué encore en partie dans le couloir. Elles touchèrent toutes et il s’effondra en râlant.
Moins trois !
Lars parut alors, me reconnut et retourna aussitôt à l’intérieur. J’arrivais devant la chambre. Il n’y avait pas de lumière, mais je vois bien dans la pénombre. Près de l’entrée, un corps sans vie était recroquevillé sur lui-même et je vis ses mains desséchées : une belle réussite de notre mage améthyste.
Moins quatre !
Eckhart et Lars étaient penchés sur le dernier assaillant qu’ils essayaient de maîtriser. Je discernais une masse de draps sous la mêlée. Le drap bougeait et il était maculé de sang. Mes deux compagnons parvinrent enfin à maîtriser le dernier attaquant et à l’emmener dans un autre coin de la pièce. Lars appela le nom de Klueber et je compris. Je me précipitais essayant de démêler les draps de plus en plus rougis ; j’espérais que c’était le sang de l’attaquant et non celui de notre ami. Malheureusement, je me trompais, il avait plusieurs plaies au torse et au dos et il était à peine conscient. J’essayais de retrouver mon calme et fit lentement affluer la chaleur dans mes mains. Je n’aime pas cautériser les plaies, c’est un sort compliqué et épuisant, et surtout, cela peut faire plus de mal que de bien ; mais là il n’y avait pas d’autre choix. Je réussis à arrêter les saignements les plus importants, mais il lui fallait des soins. Grunilda passa la tête à la porte. Je l’appelai : nous devions conduire immédiatement Klueber chez Shallya. Nous essayâmes de le redresser mais il ne tenait plus debout. Grunilda le souleva dans ses bras. Je criais à Lars et Eckhart que nous partions à l’hospice, pendant qu’ils essayaient de faire parler le dernier assaillant, lui aussi en mauvais état.
Dans le couloir, quelques portes s’ouvraient et les clients les plus courageux commençaient à sortir. Je leur dis que nous venions d’être attaqués mais que nous avions réglé le problème. Dans les escaliers, nous croisâmes plusieurs employés fortement armés. Ils nous reconnurent et virent que Klueber était blessé. Deux rebroussèrent chemin en nous disant de les suivre au dépôt de Castelrock, juste en face de l’auberge. Dans la cour traînait un chariot à bras. Nous installâmes Klueber et je m’assis ses côtés pour le maintenir. Un des employés se plaça devant et Grunilda derrière. Le second employé partit en courant pour prévenir les prêtres de Shallya de notre arrivée. Le temple de Shallya se trouvait à l’autre bout de la ville, nous filâmes à travers les rues désertes ; le grondement des roues résonnait sur les pavés et se répercutait sur les façades. Klueber avait perdu connaissance. Deux prêtres attendaient notre arrivée et le mirent sur un brancard pour le transporter à l’intérieur. Grunilda ne prit même pas le temps de récupérer son souffle. « Ils avaient des masques violets et verts, grogna-t-elle. Tu sais où nous avons vu ça ? » J’acquiesçais, bien sûr que je savais… sans un mot nous prîmes la direction du Hibou brun. La fenêtre du rez-de-chaussée était fermée, mais elle céda facilement à la première poussée. Hélas, il ne fut pas utile d’entrer : la chambre était vide, l’oiseau envolé.
Je dis à Grunilda que je retournais à l’hospice et elle rentra à l’auberge. Sur place, un prêtre m’expliqua que Klueber était à peu près stabilisé mais on ne saurait que le lendemain s’il était vraiment tiré d’affaire. Il avait perdu beaucoup de sang et dans le meilleur des cas, il lui faudrait beaucoup de temps pour se remettre. Il me demanda également qui avait cautérisé ses plaies. Avec inquiétude je lui répondis que c’était moi. Il eut l’air étonné, évidemment je n’avais pas eu le temps d’enfiler ma chasuble, je réalisais que j’étais encore en chemise et pieds nus. A ma grande surprise, il me félicita sans ça, notre ami y serait certainement resté.
Je me traînais lentement jusqu’à l’auberge. La nuit était étoilée et silencieuse. Morrslieb était réduite à un fin croissant. Je pris alors conscience de ma vulnérabilité : quelle idée de me promener seule dans ces rues désertes et sombres, alors que nous venions de nous faire attaquer… J’accélérai le pas.
A l’auberge, je retrouvais mes compagnons. Je leur donnais des nouvelles de Klueber. Eux m’expliquèrent que le dernier homme était mort peu après notre départ, sans rien leur apprendre. Mais nous n’avions aucuns doutes sur l’instigatrice de cette expédition et nous étions tous fous de rage qu’Adèle se soit enfuie.
Plusieurs gardes de la ville étaient venus constater les dégâts. Nous dûmes encore nous expliquer longuement. Heureusement, ce n’étaient pas les mêmes que ceux que nous avions rencontrés dans la soirée, ceux-ci étaient autrement plus vifs d’esprit ! Ils se chargèrent des corps, les employés nettoyèrent autant que possible les stigmates de la lutte et les traces de sang.
La nuit fut donc courte, je dus réussir à dormir, à peine, une heure ou deux. Nous nous apprêtions à partir déjeuner au Coquelet. Lorsque nous vîmes arriver un groupe de soldats encadrant Gregor Helstrum, le visage grave et en grande tenue de répurgateur.
Le Graf von Aschenbeck avait été arrêté dans la nuit et son procès allait commencer, au temple de Verena, dès ce matin. Notre présence était requise en tant que témoins. Nous essayâmes de lui faire part de nos doutes sur ce qui s’était passé la veille et sur les circonstances de la découverte du journal. Il nous coupa avec un cinglant « ce n’est pas le lieu ». Nous tentâmes également de lui parler de l’attaque des hommes masqués. Il prit un air préoccupé : « oui, oui ! on m’a raconté ça. C’est fâcheux. Il faudra s’occuper de ça quand nous en auront fini avec le procès. Le pourpre et le vert sont les couleurs des cultistes de Slaanesh, mais qu’est-ce que cette engeance peut bien vous vouloir ? » Nous évoquâmes avec autant de tact que possible le rôle d’Adèle. Son regard se durcit immédiatement. « Non ! vous devez faire erreur ! C’est une répurgatrice intègre. Prenez bien garde à ne pas salir sa réputation ! »
Il tourna sèchement les talons et asséna « allons-y maintenant nous n’avons pas de temps à perdre en bavardages ».
Après nous être assurés que nous n’avions pas besoin d’être tous présents, Lars accepta de le suivre et d’assister au procès. Pendant ce temps Eckhart, Grunilda et moi retournerions au Draken car toute cette histoire nous semblait vraiment suspecte.
Après avoir traversé les ruelles malodorantes, nous retrouvâmes le bouge répugnant. L’ambiance avait à nouveau changé : le tavernier revêche avait repris son poste, tout comme les pochards déjà assoupis en dépit de l’heure encore matinale. Nous commençâmes par prendre des nouvelles de son épouse. Il écarquilla les yeux : « Vous vous foutez de moi ? »
Interloqués, nous répondîmes que nous étions avec elle, la veille au soir quand on avait découvert la chambre de Brenner.
- Non mais… vous vous foutez de moi ? reprit-il avec un air goguenard.
- On ne plaisante pas, monsieur, répondis-je de ma voix la plus grave.
Eckhart s’avança et son visage était particulièrement menaçant. Il ajouta :
- Et on en a vraiment pas envie !
L’effet ne se fit pas attendre. Le tavernier changea de ton, un peu inquiet
- Mais… j’ai pas d’femme ! bégaya-t-il. Et hier soir, j’avais fermé ! »
Devant nos mines médusées, il s’expliqua : des gardes étaient venus le voir hier pour lui dire de fermer son établissement le temps que la vermine y soit nettoyée. Il n’avait pas eu le choix et on lui avait donné une belle somme d’argent en compensation, alors il n’avait pas posé de question. Il ajouta qu’il avait un document officiel pour le prouver et sortit une feuille chiffonnée. Je regardais attentivement ce soi-disant ordre de réquisition. Il y avait le sceau de la ville, mais il était différent de celui que j’avais vu jusque-là, notamment quand nous avions compulsé des documents au temple de Verena. Eckhart me fit remarquer que l’écriture ressemblait beaucoup à celle du journal de Brenner. Le tavernier accepta de nous laisser la lettre, mais il insista sur le fait qu’il ne voulait pas de problème et qu’il aimerait bien garder l’argent… Nous le rassurâmes, ce « détail » ne nous intéressait pas, en revanche, nous souhaitions revoir la chambre. Ce fut une demi-surprise : tout avait été rangé et lavé ; le mur était même décoloré là où était dessiné le crâne bleu.
Avant de partir, nous lui décrivîmes la blonde qui nous avait accueillis la veille, mais il nous assura que cela ne lui disait rien.
Comme nous marchions à travers les ruelles, nous comprîmes que nous étions suivis. Deux ombres nous talonnaient. Il fallait nous préparer à une embuscade, c’était l’endroit parfait. Nous ralentîmes. Eckhart et moi fîmes volte-face et les bombardâmes de fléchettes. Difficile de dire si nous les avions touchés, mais ils s’enfuirent en courant. Nous essayâmes de les rattraper, mais c’était peine perdue dans ce labyrinthe de ruelles étroites et torueuese. Nous repartîmes, sur nos gardes. Pourtant au détour d’une rue, deux hommes nous barrèrent la route et un troisième apparut derrière nous. Des épées luisaient à leurs mains. Grunilda attrapa sa hache et chargea les deux de devant. J’incantais une tornade protectrice et les flammes commencèrent à tournoyer autour de nous, c’est efficace et cela impressionne toujours l’adversaire. Eckhart de son côté commença à lancer un sort de flétrissement sur celui qui arrivait dans notre dos. Ses mains et son visage se ridèrent sous nos yeux, c’est vraiment un sort abominable. L’homme ralentit conscient que quelque chose d’anormal était en train de lui arriver. Mais il continua d’avancer ; lorsqu’il fut devant nous, il ressemblait déjà presque à un cadavre racorni. Je lui assénais un coup de bâton, cela suffit à le terrasser.
Nous nous tournâmes ensuite vers Grunilda. Même à deux contre une, ses adversaires n’avaient pas le dessus. Nous visâmes les têtes pour ne pas risquer de blesser notre amie. Les flèches jaillirent de mes mains, puis de celle d’Eckhart. Un des deux fléchit et l’autre s’enfuit à toutes jambes. Un bruit de course s’éleva derrière nous. Des cris encore lointains annonçaient des gardes ; nous n’avions pas envie de perdre plus de temps et nous prîmes aussi nos jambes à notre cou.
Nous sortîmes de ce maudit quartier et nous nous fondîmes dans la foule animée des boutiques et dépôts du secteur marchand.
Il fallait que nous retrouvions la trace de la femme blonde ou des gardes, s’ils étaient bien ce qu’ils prétendaient être. Mais par où commencer ? Nous aurions peut-être plus de chance avec elle : une blonde aux cheveux long avec le visage marqué par la variole pouvait certainement marquer les esprits et puisque la victime de ce coup monté semblait être le Graf, c’était dans son entourage et dans ses établissements qu’il fallait enquêter. Nous commençâmes par le dépôt de Castelrock.
Gunther semblait totalement désemparé. Tôt dans la matinée, la demoiselle von Aschenbeck avait fait le tour de tous les établissements appartenant à son père et avait demandé aux employés d’ouvrir et de travailler comme d’habitude. Alors, c’est ce qu’il avait fait, mais le cœur n’y était pas… nous décrivîmes la femme blonde, mais il nous dit ne connaître personne de tel. Ensuite, il nous conseilla d’aller voir au Coquelet, il y avait toujours beaucoup de passage et nous donna également le nom de quelques autres auberges très fréquentées. Puisque nous étions à côté, nous commençâmes par le restaurant halfelin. Nous en profitâmes pour prendre notre repas. Et là, nous eûmes une chance inouïe. Quand nous lui décrivîmes la femme, le serveur hésita un court instant puis nous dit que c’était peut-être Ilse, une comédienne de rue qui trafiquait souvent avec des gens pas très fréquentables. Il ajouta qu’à cause de cela, ils n’acceptaient plus de la servir ici. Il savait qu’elle habitait dans le quartier, mais il ignorait où exactement. C’était déjà une piste.
Nous fîmes le tour de toutes les tavernes, auberges et boutiques du Freiburg à la recherche de la fameuse Ilse et nous parvînmes enfin à la localiser. Mais quand nous arrivâmes à proximité de la petite maison qu’on nous avait indiquée, il régnait une belle agitation : un incendie ! Evidemment, c’était bien le logement d’Isle qui était en feu. Les voisins s’organisaient déjà et allaient chercher de l’eau tandis qu’une épaisse fumée s’échappait d’une fenêtre de l’étage. Il fallait agir. Sous le regard déconcerté des habitants, Grunilda défonça la porte et nous entrâmes. Il y avait déjà un peu de fumée au rez-de-chaussée et des cris venaient de l’étage. Grunilda monta et je la suivis. Ilse s’était recroquevillée dans le couloir en haut des escaliers. Elle semblait blessée et nous l’aidâmes à se relever et à sortir. Elle avait été battue et ses agresseurs l’avaient assommée, avant de mettre le feu et de s’enfuir. Heureusement, elle avait réussi à se traîner hors de la pièce.
Juste derrière nous, Eckhart sortit avec une légère torsion des lèvres qui est ce qui s’approche le plus d’un sourire chez lui. Nous nous éloignâmes un peu avec Ilse et Eckhart nous montra un carnet vierge mais en mauvais état qui ressemblait énormément au journal de Brenner ; certaines pages étaient même couvertes d’un premier jet d’écritures et de dessins. Il avait également récupéré un sceau en bronze dont l’empreinte correspondait au faux sceau de la ville que nous avions vu sur le document du tavernier.
Elle fondit en larmes et nous raconta comment Markheim l’avait contactée pour qu’elle fasse le faux journal et le faux document de la ville. Il l’avait bien payée aussi pour qu’elle nous joue la comédie la veille. Mais ensuite, il avait envoyé ses sbires pour se débarrasser d’elle. Elle nous supplia de la laisser partir, mais nous avions besoin de son témoignage. Et de toute façon, c’était une truande et elle n’avait que ce qu’elle méritait. Nous lui dîmes que nous allions l’emmener au temple de Shallya, pour qu’elle y soit soignée (et parce que nous n’avions pas encore eu le temps d’y retourner pour prendre des nouvelles de Klueber) ensuite nous la remettrions aux autorités. Si elle se comportait bien et avouait tout, elle avait peut-être une chance de s’en tirer…
A l’hospice, un prêtre s’occupa d’elle pendant que nous allions voir Klueber. Il était tiré d’affaire mais devait se reposer encore quelques jours. Nous lui détaillâmes les derniers évènements puis nous partîmes au temple de Verena avec notre prisonnière.
C’était la fin de l’après-midi et la première journée de procès s’achevait. Nous retrouvâmes Lars, complètement décomposé, et nous lui retraçâmes notre journée et nos découvertes. Puis nous cherchâmes Helstrum pour lui remettre Ilse. Il nous écouta attentivement quand nous détaillâmes toute l’affaire et le complot qui avait été monté contre le Graf, vraisemblablement par Markheim ; Ilse confirma nos dire. Nous lui montrâmes également le faux document que nous avait remis le tavernier et les preuves trouvées chez la faussaire, particulièrement le journal qui avait servi de brouillon et qui démontrait que l’une des principales preuves était en réalité un faux. Le vieux chasseur de sorcière sembla ébranlé mais il n’était pas encore totalement convaincu de l’innocence du Graf von Aschenbeck.
« Je veux bien tenir compte de ce que vous présentez et nous ferons témoigner cette femme demain. Mais soyez bien conscients qu’il n’y a aucune preuve directe de l’implication de Werner Markheim. C’est un homme avec une bonne réputation et ce sera sa parole contre celle d’une criminelle. »
Nous sortîmes du temple et nous rendîmes au Coquelet. Lars nous raconta le déroulement du procès. C’était Helstrum qui dirigeait. Après les prières habituelles à Verena et Sigmar auxquelles s’ajoutaient ici d’autres à Ulric, il avait lu l’acte d’accusation. Les charges étaient très graves : malversations, corruption mais également et surtout trahison et hérésie. La peine encourue était la mort. Ensuite, il avait lu le rapport du sergent qui avait trouvé le journal de Brenner, principale pièce à conviction. Enfin, il avait présenté plusieurs grandes robes pourpres trouvées dans la chambre du Graf lors de son arrestation ; elles avaient été identifiées comme des tenues de cultistes de la Main Pourpre, dévoués aux forces du Chaos et à Tzeentch.
Lars avait été invité à témoigner, mais on lui avait simplement demander de confirmer qu’il était présent lors de la découverte du journal dans la chambre. Il n’avait rien pu ajouter d’autre. C’était assez frustrant.
Trois employés de von Aschenbeck avaient ensuite pris la parole. Ils avaient décrit, les yeux pleins de larmes, comment ils avaient dû assister le Graf en l’aidant à commettre des crimes horribles, sans toutefois être au courant de ses véritables objectifs. Ces déclarations confirmaient les écrits du journal. Mais Lars rajouta que ces employés lui parurent immédiatement familiers ; il s’agissait en fait, des mêmes qui, la veille, s’étaient fait passer pour des gardes de la ville au Draken.
Ensuite, Werner Markheim avait été appelé à la barre. Lui aussi avait livré un témoignage accablant. Tout d’abord, il avait expliqué qu’il avait découvert que certains fonds manquaient dans la comptabilité des entreprises du Graf. Par ailleurs, les revenus de certaines propriétés n’apparaissaient pas non plus dans ses livres de compte, comme si on essayait de les cacher pour les soustraire à l’impôt ou pire, pour se livrer à des activités illégales ou immorales. Enfin, il avait décrit avec des trémolos dans la voix comment von Aschenbeck avait tenté de le recruter au sein de la Main Pourpre, à peine une semaine auparavant. Quand il avait refusé, il l’avait menacé de mort.
Le Graf semblait assez mal engagé.
Les preuves qui avaient été réunies contre lui et les témoignages étaient impitoyables. Markheim s’il était le seul responsable de ce complot, ce qui n’était pas encore avéré, avait bien tissé ses fils et choisit ses complices pour piéger le Graf.
En sortant du Coquelet, Gunther nous appela et nous transmit un message de la part de la fille du Graf. Elle nous priait de la rejoindre au manoir von Aschenbeck le plus tôt possible. Nous nous y rendîmes donc sur le champ. Un majordome à la mine austère nous ouvrit et nous fit entrer immédiatement dans un petit salon. Une jeune fille et un homme d’un certain âge nous attendaient. Elle se présenta comme Margarete von Aschenbeck. Elle était d’une grande beauté avec de magnifiques cheveux bruns aux boucles luisantes, des yeux noirs rougis et gonflés par les larmes, mais son visage délicat ne manifestait qu’une ferme détermination. L’homme se présenta comme un avocat du nom de Rangel. Elle avait lu la lettre que nous avions laissée pour proposer nos services et Gunther était également venu lui parler de nous et du fait que nous enquêtions sur son père. Elle ajouta qu’elle était prête à nous faire confiance, car nous n’étions pas de Middenheim alors que toute la ville semblait s’être liguée contre son père. Elle nous promit également une belle récompense.
« Vous devez l’aider, supplia-t-elle. Cette histoire est insensée ! Mon père a toujours été honnête et ce n’est pas un hérétique ! »
En revanche, elle n’avait aucune idée de qui pouvait être à l’origine de ce complot. Pourtant, lorsque nous lui parlâmes de Werner Markheim, ses joues s’empourprèrent. Elle nous raconta que cet homme était un manipulateur, il avait su se rendre indispensable à son père qui lui avait confié beaucoup trop de missions. Et elle ajouta que ce perfide personnage, lui tournait autour depuis des mois et la pressait de l’épouser, ce qu’elle refusait catégoriquement. Nous lui fîmes part de nos soupçons et des preuves que nous avions déjà réunies ; néanmoins, nous lui expliquâmes que nous avions besoin de preuves supplémentaires qui accusent directement Markheim.
Il fallait montrer qu’il avait menti au procès. Margarete et Rangel connaissaient bien les affaires du Graf et eux n’avaient jamais rien remarqué d’anormal dans les comptes. Mais si Markheim avait détourné de l’argent, notamment pour payer ses complices, il devait exister une comptabilité parallèle, c’est ce que nous devions chercher. Elle nous suggéra de commencer nos recherches par l’entrepôt du Freiburg où Markheim avait ses bureaux.
Nous partîmes immédiatement.
Ce local ressemblait beaucoup à celui des coches de Castelrock. C’était un large bâtiment en briques grisâtres avec devant une aire ensablée pour permettre aux chariots de charger et décharger leurs marchandises. Il y avait aussi une étable attenante où somnolait une paire de bœufs. Tout était calme.
Nous entrâmes facilement dans le bâtiment principal par une fenêtre et il ne fut guère plus difficile de trouver le bureau. Eckhart et moi nous mîmes au travail pendant que nos compagnons continuaient de fureter dans le local. Nous découvrîmes, soigneusement cachés dans des tiroirs à double-fond, des registres de comptes portant sur les derniers mois, au cours desquels Markheim avait pris de plus en plus de pouvoir dans l’empire Aschenbeck. Il ne les avait certainement pas cachés pour rien ; nous devions les ramener à Margarete et à Rangel. D’autres documents concernaient les affaires du Graf von Kaufman, des rapports sur l’organisation des coches de la Flèche rouge, sur des contrats et des itinéraires… Notre ancien employeur avait bien raison de se méfier. Nous étions en train d’emballer tous ces papiers pour les emmener au manoir, quand Grunilda et Lars reparurent, blancs comme des linges.
Nous les suivîmes dans la cours. Sur un des côtés se trouvait un wagon couvert qui n’avait pas dû bouger depuis des mois. Des touffes d’herbes avaient poussé entre les roues. On pouvait penser qu’il était devant un mur aveugle, mais en se faufilant derrière on se rendait compte qu’il dissimulait, en fait, une porte. La porte était entrouverte (grâce à mes compagnons…) et donnait sur des escaliers s’enfonçant sous le bâtiment. Nous débouchâmes sur une enfilade de caves. Dans la dernière se cachait un horrible secret : elle avait été transformée en une chapelle baroque et inquiétante, avec de grands rideaux de soie pourpre brodés d’or cachant les murs. Ça et là, pendaient d’affreux masques concupiscents, suspendus à des cordes de velours dorées. Au centre, plusieurs fauteuils richement décorés était disposés devant un autel couvert d’étoffes pourpres et or. Sur cet autel trônait un grand calice doré ; la coupe largement évasée était ornée de courbes obscènes et de motifs abjects.
Nous avions découvert le lieu de culte d’une cellule de la Main Pourpre et il se trouvait dans un local où Markheim passait l’essentiel de son temps.
Pendant qu’Eckhart et moi allions retrouver la fille de von Aschenbeck avec les registres, Lars et Grunilda se rendaient au Repos du Graf pour prévenir Helstrum de nos découvertes. Il les accompagna jusqu’à l’entrepôt et les suivit dans la cave transformée en chapelle. Nos amis nous racontèrent plus tard l’immense fureur dans laquelle il entra : il renversa le calice et l’écrasa d’un coup de botte rageur.
Pendant la nuit, Margarete et Rangel épluchèrent les registres en les comparant aux livres de compte officiels. Ils relevèrent de nombreuses différences qui prouvaient que Markheim détournaient d’importants fonds depuis des années.
Le lendemain, Markheim fut arrêté eu saut du lit. Pendant le procès, les nouvelles pièces à convictions furent présentées, Ilse témoigna. Les complices de Markheim, ceux qui avaient joué les gardes furent à nouveau entendus et avouèrent la supercherie.
Le Graf von Aschenbeck fut déclaré innocent, tandis que le procès de Markheim et de ses complices a commencé ce matin même et il promet d’être rapide.
Hier soir, le Graf et sa fille nous ont convié à un repas de remerciement. Il nous a dit combien il se savait redevable envers nous. Il nous invita à rester aussi longtemps que nous le souhaiterions à Middenheim et nous proposa de travailler pour lui. Il nous offrit même une jolie petite maison dans le quartier de Freiburg. C’est de là que j’écris aujourd’hui dans une des chambres de l’étage. Nous avons dû décliner sa proposition de travail, au moins dans l’immédiat car notre mission n’est pas terminée et que nous devons retourner à Altdorf. Toutefois, plusieurs d’entre nous seraient certainement tentés de revenir…
Un jour…
Si Sigmar nous accorde de vivre jusque-là…
Middenheim, le 15 Nachgeheim 2521
La journée du 12 se déroula sans nouveau fait. Nous étions très hésitants quant à la conduite à adopter concernant Adèle. C’était une répurgatrice et elle avait forcément des appuis, ici, à Middenheim, par exemple auprès Gregor Helstrum. Au contraire, nous ne connaissions personne en qui nous puissions avoir une confiance dénuée de doutes. Devions-nous aller voir les prêtres de Sigmar ? Ceux d’Ulric ?
Au-delà, quelle foi fallait-il accorder à ce qu’elle nous avait dit sur la Cagoule Noire ? Peut-être que finalement c’était une de ses complices…
Afin de nous changer les idées et pour préparer le rendez-vous du soir au Draken, nous partîmes repérer les lieux.
Nous quittâmes les rues larges et bien entretenues des quartiers du Nordgarten et du Freiburg où nous avions évolué jusque-là pour rejoindre les secteurs moins opulents du sud. Le Draken était une taverne malfamée, nichée dans des méandres de ruelles étroites et boueuses, cernée de remugles âcres d’urine et de vomis. Nous dûmes plusieurs fois demander notre chemin à des ivrognes en train de cuver sous des portes cochères qu’ils disputaient à des gourgandines ou à des mioches crasseux qui venaient mendier une pièce ou essayaient de voler nos bourses pour les plus téméraires.
Enfin, nous trouvâmes le petit bouge. L’intérieur était très sombre et guère plus accueillant que l’extérieur. Il y avait quelques clients accoudés au bar ou affalés sur les tables. Le sol était poisseux. Un tavernier à la mine renfrognée essuyait des verres avec un torchon sale. Seuls Lars et Klueber eurent le courage de commander des bières et payèrent très cher un breuvage douteux. Le tavernier n’était pas très causant, il nous dit ne pas connaître de Brenner tout en s’empressant d’ajouter qu’il ne demandait pas le nom de ses clients, tant qu’ils payaient…
Nous évitâmes de nous attarder dans cet endroit sordide et gagnâmes très vite les grandes avenues plus respirables qui bordaient le quartier au nord. Au moins nous avions pu noter que le coin était un véritable coupe gorge et que nous devrions redoubler de vigilance en revenant le soir.
Nous préférâmes dîner avant notre rendez-vous, hors de question de toucher à quoi que ce soit au Draken.
Bizarrement, de nuit, ces immondes venelles nous parurent plus calmes : aucun garnement, aucune tapineuse et tout au plus deux ou trois soulards endormis. En entrant dans la taverne, nous fûmes surpris par une étrange métamorphose. Le lieu était moins répugnant et plus clair à la lumière des bougies. Il n’y avait pas un seul client. Le sol et les tables avaient été lavés. A la place du patron grincheux, c’est une femme encore jeune qui nous accueillit. Elle avait de longs cheveux blonds arrangés en une épaisse tresse et son visage était criblé de cicatrices dues à une variole infantile. Nous expliquâmes que nous avions rendez-vous avec un certain Brenner et elle nous confirma immédiatement avoir loué une chambre à un gentilhomme de ce nom. Ce changement nous rendit méfiants et lui dîmes notre surprise étant donné que l’après-midi même le tenancier que nous avions vu avait nié connaître quelqu’un de ce nom. « Ah oui ? dit-elle l’air pensif, mon mari a dû oublier, c’est moi qui ai accueilli le sieur Brenner, un homme très charmant, avec un fort accent de l’Averland. Malheureusement, je ne l’ai pas vu aujourd’hui et je crois qu’il n’est pas là… Et je ne peux pas vous dire quand il pourrait rentrer. Il va et vient à toutes heures, mais c’est un client vraiment calme et discret, alors je ne lui dis rien. »
Nous insistâmes, expliquant qu’il nous avait invité lui-même à le rencontrer ce soir-là. Elle nous proposa de l’attendre et demanda ce que nous souhaitions boire. Lars et Klueber retentèrent l’expérience, mais elle leur rapporta la même bière infâme. Nous attendîmes un long moment. La patronne était un peu plus aimable que son époux. Nous nous étonnâmes de ne voir aucun habitué, mais elle nous répondit que les soirs étaient généralement très calmes, surtout en milieu de semaine quand les gens n’avaient pas encore reçu leurs payes.
Comme il commençait à se faire tard, nous lui fîmes part de notre inquiétude et demandâmes si nous pouvions vérifier la chambre de Brenner. Après une courte hésitation, elle fouilla derrière le bar et sortit un gros trousseau de clefs. Nous la suivîmes dans un escalier grinçant jusqu’à l’étage.
Il n’y avait que quatre portes. Une épaisse couche de poussière couvrait le sol et les deux consoles sur lesquelles on avait placé d’antiques lampes à huile aux verres ébréchés. Elle ouvrit la première porte et recula en poussant un cri d’horreur. Nous nous précipitâmes. Dans la chambre, tout était sans dessus-dessous : meubles renversés, lit défait, vêtements éparpillés. Sur l’un des murs était peint en bleu un grand crâne ricanant. En revanche, il n’y avait là pas âme qui vive.
La tenancière avait l’air très choquée et bégayait en se demandant ce qu’il s’était passé. Nous lui suggérâmes de redescendre et de donner l’alerte. Nous pensions avoir un peu de temps et nous entreprîmes d’inspecter soigneusement la chambre. Il n’y avait ni trace de sang, ni signe de lutte. De toute évidence, la pièce avait simplement été fouillée. Mais il n’y avait aucun indice concernant le fameux Brenner. Nous remarquâmes une dague gisant sur le matelas tombé du lit. Sous un tas de vêtements, nous découvrîmes un journal aux pages en lambeau. L’écriture ressemblait à celle du message et Brenner y avait consigné, au jour le jour, ses recherches depuis Averheim. Il relatait pour les derniers jours, une série d’accusations envers Wolfgang von Aschenbeck, de la fraude au racket et au meurtre en passant par l’hérésie. Il contenait également d’horribles dessins sacrilèges, avec des dates et des lieux, des runes impies dont la seule vision me mit mal à l’aise. Des feuilles volantes étaient conservées à la fin du journal ; il s’agissait de descriptions de séances occultes écrites par une autre main. Brenner avait annoté ces pages qu’il attribuait à von Aschenbeck lui-même.
Eckhart et moi avions à peine entrevu le contenu du journal quand des bruits dans l’escalier nous alarmèrent. Trois soldats et un sergent de la garde débarquèrent, talonnés par la propriétaire. Ils avaient été drôlement rapides, je n’aurais jamais cru qu’ils interviennent aussi vite, surtout dans un tel quartier. Ils nous firent sortir sans ménagement et inspectèrent la pièce à leur tour. Ils nous demandèrent si nous avions pris quelque chose. Eckhart tenait encore le journal et s’efforçait de le cacher dans les plis de son manteau, mais un des gardes le remarqua et le lui arracha des mains. Il le tendit au sergent qui commença à le feuilleter, son visage se durcit et il donna l’ordre d’arrêter notre compagnon. Alors nous essayâmes d’expliquer que ce journal n’était pas à nous que nous venions de le trouver. Ils nous firent redescendre dans la salle du bas.
Là, ils nous firent asseoir et nous interrogèrent sur nos identités et les raisons pour lesquelles nous étions ici. Ils nous accusèrent d’avoir mis la chambre dans cet état commencèrent à parler d’aller chercher les prêtres d’Ulric. Nous dûmes longuement nous justifier, répéter plusieurs fois que nous avions rendez-vous ici avec un certain Brenner ; nous montrâmes son message que par chance nous avions avec nous. Nous relatâmes la découverte de la chambre avec la tenancière, qui heureusement confirma notre version. Nous argumentâmes : si c’était nous qui avions fait cela, nous ne serions pas revenus. Ils étaient vraiment butés et on ne peut pas vraiment dire qu’ils respiraient l’intelligence. Je cru même un instant qu’ils allaient nous emmener en prison. Ce n’est qu’après plusieurs heures qu’ils acceptèrent de nous laisser partir, non sans avoir noté où nous logions et nous avoir recommandé de ne pas quitter la ville. Il était en effet possible que nous soyons encore sollicités pour raconter notre histoire.
Sur le chemin du retour, nous discutâmes longtemps de la curieuse journée que nous venions de vivre. Elle avait commencé avec les abominables révélations sur la double-vie que semblait mener Adèle. Elle se terminait par ce rendez-vous manqué avec un inconnu, sorti de nulle part, qui nous offrait sur un plateau la solution à notre enquête sur le Graf von Aschenbeck. Mais cela paraissait trop facile et trop étrange, avec la taverne désertée, la chambre retournée, mais le journal encore là. Et les gardes qui arrivaient opportunément. Un moment j’ai même cru qu’on avait essayé de nous piéger, mais c’était trop grossier.
Qu’importe ! Il était tard et nous étions trop fatigués et abrutis par l’interrogatoire sans fin des gardes. Nous pourrions bien réfléchir à tout cela le lendemain. Nous montâmes nous coucher sans plus de tergiversations.
Comme d’habitude, Grunilda et moi partagions une chambre pendant que les garçons occupaient une pièce au même étage mais à l’autre bout du couloir.
J’avais l’impression de n’être assoupie que depuis quelques minutes quand j’entendis des frottements sur le palier. J’ai pris l’habitude d’être continuellement sur le qui-vive, mon bâton toujours à portée de main. En un saut, j’étais hors du lit et je secouais Grunilda. La poignée se mit à bouger. Un cliquetis dans la serrure me confirma qu’on allait rentrer. Alors, je me calais, juste en face de la porte, le dos au mur et commençais à me concentrer. Grunilda se redressa. La porte s’ouvrit d’un coup et une ombre se rua à l’intérieur. Elle fut reçue par une volée de flèches magiques qui grésillèrent en s’enfonçant presque sans résistance. J’entendis une plainte, mélange de douleur et stupéfaction. L’instant d’après Grunilda saisissait sa hache et chargeait en hurlant. L’effet de surprise dont pensaient profiter nos assaillants joua finalement en notre faveur. Sous le choc, le premier tomba à la renverse et le second, surpris, recula. Je me précipitais derrière Grunilda. Le premier attaquant gisait au sol tandis que le second gesticulait en proie à la panique, il fendait l’air de sa dague mais reculait encore devant notre naine déchaînée. J’entendis des voix à l’autre bout du couloir et je vis du coin de l’œil d’autres silhouettes sur le seuil de la chambre des garçons. Je saisis l’homme à terre. Il portait des vêtements noirs de voleur, avec un gilet en cuir, qui n’avait pas résisté à mes flèches magiques. Il avait plusieurs plaies saignant abondamment. Son visage était dissimulé sous un masque pourpre et vert. Je l’enlevai ; c’était un homme jeune que je n’avais jamais vu. Je réalisais qu’il ne respirait plus.
Moins un !
Grunilda avait acculé le second attaquant.
Moins deux !
Des appels provenaient du bout du couloir, nos compagnons semblaient en bien mauvaise posture. Je fonçais tout en me préparant à lancer de nouvelles flèches sur un homme masqué encore en partie dans le couloir. Elles touchèrent toutes et il s’effondra en râlant.
Moins trois !
Lars parut alors, me reconnut et retourna aussitôt à l’intérieur. J’arrivais devant la chambre. Il n’y avait pas de lumière, mais je vois bien dans la pénombre. Près de l’entrée, un corps sans vie était recroquevillé sur lui-même et je vis ses mains desséchées : une belle réussite de notre mage améthyste.
Moins quatre !
Eckhart et Lars étaient penchés sur le dernier assaillant qu’ils essayaient de maîtriser. Je discernais une masse de draps sous la mêlée. Le drap bougeait et il était maculé de sang. Mes deux compagnons parvinrent enfin à maîtriser le dernier attaquant et à l’emmener dans un autre coin de la pièce. Lars appela le nom de Klueber et je compris. Je me précipitais essayant de démêler les draps de plus en plus rougis ; j’espérais que c’était le sang de l’attaquant et non celui de notre ami. Malheureusement, je me trompais, il avait plusieurs plaies au torse et au dos et il était à peine conscient. J’essayais de retrouver mon calme et fit lentement affluer la chaleur dans mes mains. Je n’aime pas cautériser les plaies, c’est un sort compliqué et épuisant, et surtout, cela peut faire plus de mal que de bien ; mais là il n’y avait pas d’autre choix. Je réussis à arrêter les saignements les plus importants, mais il lui fallait des soins. Grunilda passa la tête à la porte. Je l’appelai : nous devions conduire immédiatement Klueber chez Shallya. Nous essayâmes de le redresser mais il ne tenait plus debout. Grunilda le souleva dans ses bras. Je criais à Lars et Eckhart que nous partions à l’hospice, pendant qu’ils essayaient de faire parler le dernier assaillant, lui aussi en mauvais état.
Dans le couloir, quelques portes s’ouvraient et les clients les plus courageux commençaient à sortir. Je leur dis que nous venions d’être attaqués mais que nous avions réglé le problème. Dans les escaliers, nous croisâmes plusieurs employés fortement armés. Ils nous reconnurent et virent que Klueber était blessé. Deux rebroussèrent chemin en nous disant de les suivre au dépôt de Castelrock, juste en face de l’auberge. Dans la cour traînait un chariot à bras. Nous installâmes Klueber et je m’assis ses côtés pour le maintenir. Un des employés se plaça devant et Grunilda derrière. Le second employé partit en courant pour prévenir les prêtres de Shallya de notre arrivée. Le temple de Shallya se trouvait à l’autre bout de la ville, nous filâmes à travers les rues désertes ; le grondement des roues résonnait sur les pavés et se répercutait sur les façades. Klueber avait perdu connaissance. Deux prêtres attendaient notre arrivée et le mirent sur un brancard pour le transporter à l’intérieur. Grunilda ne prit même pas le temps de récupérer son souffle. « Ils avaient des masques violets et verts, grogna-t-elle. Tu sais où nous avons vu ça ? » J’acquiesçais, bien sûr que je savais… sans un mot nous prîmes la direction du Hibou brun. La fenêtre du rez-de-chaussée était fermée, mais elle céda facilement à la première poussée. Hélas, il ne fut pas utile d’entrer : la chambre était vide, l’oiseau envolé.
Je dis à Grunilda que je retournais à l’hospice et elle rentra à l’auberge. Sur place, un prêtre m’expliqua que Klueber était à peu près stabilisé mais on ne saurait que le lendemain s’il était vraiment tiré d’affaire. Il avait perdu beaucoup de sang et dans le meilleur des cas, il lui faudrait beaucoup de temps pour se remettre. Il me demanda également qui avait cautérisé ses plaies. Avec inquiétude je lui répondis que c’était moi. Il eut l’air étonné, évidemment je n’avais pas eu le temps d’enfiler ma chasuble, je réalisais que j’étais encore en chemise et pieds nus. A ma grande surprise, il me félicita sans ça, notre ami y serait certainement resté.
Je me traînais lentement jusqu’à l’auberge. La nuit était étoilée et silencieuse. Morrslieb était réduite à un fin croissant. Je pris alors conscience de ma vulnérabilité : quelle idée de me promener seule dans ces rues désertes et sombres, alors que nous venions de nous faire attaquer… J’accélérai le pas.
A l’auberge, je retrouvais mes compagnons. Je leur donnais des nouvelles de Klueber. Eux m’expliquèrent que le dernier homme était mort peu après notre départ, sans rien leur apprendre. Mais nous n’avions aucuns doutes sur l’instigatrice de cette expédition et nous étions tous fous de rage qu’Adèle se soit enfuie.
Plusieurs gardes de la ville étaient venus constater les dégâts. Nous dûmes encore nous expliquer longuement. Heureusement, ce n’étaient pas les mêmes que ceux que nous avions rencontrés dans la soirée, ceux-ci étaient autrement plus vifs d’esprit ! Ils se chargèrent des corps, les employés nettoyèrent autant que possible les stigmates de la lutte et les traces de sang.
La nuit fut donc courte, je dus réussir à dormir, à peine, une heure ou deux. Nous nous apprêtions à partir déjeuner au Coquelet. Lorsque nous vîmes arriver un groupe de soldats encadrant Gregor Helstrum, le visage grave et en grande tenue de répurgateur.
Le Graf von Aschenbeck avait été arrêté dans la nuit et son procès allait commencer, au temple de Verena, dès ce matin. Notre présence était requise en tant que témoins. Nous essayâmes de lui faire part de nos doutes sur ce qui s’était passé la veille et sur les circonstances de la découverte du journal. Il nous coupa avec un cinglant « ce n’est pas le lieu ». Nous tentâmes également de lui parler de l’attaque des hommes masqués. Il prit un air préoccupé : « oui, oui ! on m’a raconté ça. C’est fâcheux. Il faudra s’occuper de ça quand nous en auront fini avec le procès. Le pourpre et le vert sont les couleurs des cultistes de Slaanesh, mais qu’est-ce que cette engeance peut bien vous vouloir ? » Nous évoquâmes avec autant de tact que possible le rôle d’Adèle. Son regard se durcit immédiatement. « Non ! vous devez faire erreur ! C’est une répurgatrice intègre. Prenez bien garde à ne pas salir sa réputation ! »
Il tourna sèchement les talons et asséna « allons-y maintenant nous n’avons pas de temps à perdre en bavardages ».
Après nous être assurés que nous n’avions pas besoin d’être tous présents, Lars accepta de le suivre et d’assister au procès. Pendant ce temps Eckhart, Grunilda et moi retournerions au Draken car toute cette histoire nous semblait vraiment suspecte.
Après avoir traversé les ruelles malodorantes, nous retrouvâmes le bouge répugnant. L’ambiance avait à nouveau changé : le tavernier revêche avait repris son poste, tout comme les pochards déjà assoupis en dépit de l’heure encore matinale. Nous commençâmes par prendre des nouvelles de son épouse. Il écarquilla les yeux : « Vous vous foutez de moi ? »
Interloqués, nous répondîmes que nous étions avec elle, la veille au soir quand on avait découvert la chambre de Brenner.
- Non mais… vous vous foutez de moi ? reprit-il avec un air goguenard.
- On ne plaisante pas, monsieur, répondis-je de ma voix la plus grave.
Eckhart s’avança et son visage était particulièrement menaçant. Il ajouta :
- Et on en a vraiment pas envie !
L’effet ne se fit pas attendre. Le tavernier changea de ton, un peu inquiet
- Mais… j’ai pas d’femme ! bégaya-t-il. Et hier soir, j’avais fermé ! »
Devant nos mines médusées, il s’expliqua : des gardes étaient venus le voir hier pour lui dire de fermer son établissement le temps que la vermine y soit nettoyée. Il n’avait pas eu le choix et on lui avait donné une belle somme d’argent en compensation, alors il n’avait pas posé de question. Il ajouta qu’il avait un document officiel pour le prouver et sortit une feuille chiffonnée. Je regardais attentivement ce soi-disant ordre de réquisition. Il y avait le sceau de la ville, mais il était différent de celui que j’avais vu jusque-là, notamment quand nous avions compulsé des documents au temple de Verena. Eckhart me fit remarquer que l’écriture ressemblait beaucoup à celle du journal de Brenner. Le tavernier accepta de nous laisser la lettre, mais il insista sur le fait qu’il ne voulait pas de problème et qu’il aimerait bien garder l’argent… Nous le rassurâmes, ce « détail » ne nous intéressait pas, en revanche, nous souhaitions revoir la chambre. Ce fut une demi-surprise : tout avait été rangé et lavé ; le mur était même décoloré là où était dessiné le crâne bleu.
Avant de partir, nous lui décrivîmes la blonde qui nous avait accueillis la veille, mais il nous assura que cela ne lui disait rien.
Comme nous marchions à travers les ruelles, nous comprîmes que nous étions suivis. Deux ombres nous talonnaient. Il fallait nous préparer à une embuscade, c’était l’endroit parfait. Nous ralentîmes. Eckhart et moi fîmes volte-face et les bombardâmes de fléchettes. Difficile de dire si nous les avions touchés, mais ils s’enfuirent en courant. Nous essayâmes de les rattraper, mais c’était peine perdue dans ce labyrinthe de ruelles étroites et torueuese. Nous repartîmes, sur nos gardes. Pourtant au détour d’une rue, deux hommes nous barrèrent la route et un troisième apparut derrière nous. Des épées luisaient à leurs mains. Grunilda attrapa sa hache et chargea les deux de devant. J’incantais une tornade protectrice et les flammes commencèrent à tournoyer autour de nous, c’est efficace et cela impressionne toujours l’adversaire. Eckhart de son côté commença à lancer un sort de flétrissement sur celui qui arrivait dans notre dos. Ses mains et son visage se ridèrent sous nos yeux, c’est vraiment un sort abominable. L’homme ralentit conscient que quelque chose d’anormal était en train de lui arriver. Mais il continua d’avancer ; lorsqu’il fut devant nous, il ressemblait déjà presque à un cadavre racorni. Je lui assénais un coup de bâton, cela suffit à le terrasser.
Nous nous tournâmes ensuite vers Grunilda. Même à deux contre une, ses adversaires n’avaient pas le dessus. Nous visâmes les têtes pour ne pas risquer de blesser notre amie. Les flèches jaillirent de mes mains, puis de celle d’Eckhart. Un des deux fléchit et l’autre s’enfuit à toutes jambes. Un bruit de course s’éleva derrière nous. Des cris encore lointains annonçaient des gardes ; nous n’avions pas envie de perdre plus de temps et nous prîmes aussi nos jambes à notre cou.
Nous sortîmes de ce maudit quartier et nous nous fondîmes dans la foule animée des boutiques et dépôts du secteur marchand.
Il fallait que nous retrouvions la trace de la femme blonde ou des gardes, s’ils étaient bien ce qu’ils prétendaient être. Mais par où commencer ? Nous aurions peut-être plus de chance avec elle : une blonde aux cheveux long avec le visage marqué par la variole pouvait certainement marquer les esprits et puisque la victime de ce coup monté semblait être le Graf, c’était dans son entourage et dans ses établissements qu’il fallait enquêter. Nous commençâmes par le dépôt de Castelrock.
Gunther semblait totalement désemparé. Tôt dans la matinée, la demoiselle von Aschenbeck avait fait le tour de tous les établissements appartenant à son père et avait demandé aux employés d’ouvrir et de travailler comme d’habitude. Alors, c’est ce qu’il avait fait, mais le cœur n’y était pas… nous décrivîmes la femme blonde, mais il nous dit ne connaître personne de tel. Ensuite, il nous conseilla d’aller voir au Coquelet, il y avait toujours beaucoup de passage et nous donna également le nom de quelques autres auberges très fréquentées. Puisque nous étions à côté, nous commençâmes par le restaurant halfelin. Nous en profitâmes pour prendre notre repas. Et là, nous eûmes une chance inouïe. Quand nous lui décrivîmes la femme, le serveur hésita un court instant puis nous dit que c’était peut-être Ilse, une comédienne de rue qui trafiquait souvent avec des gens pas très fréquentables. Il ajouta qu’à cause de cela, ils n’acceptaient plus de la servir ici. Il savait qu’elle habitait dans le quartier, mais il ignorait où exactement. C’était déjà une piste.
Nous fîmes le tour de toutes les tavernes, auberges et boutiques du Freiburg à la recherche de la fameuse Ilse et nous parvînmes enfin à la localiser. Mais quand nous arrivâmes à proximité de la petite maison qu’on nous avait indiquée, il régnait une belle agitation : un incendie ! Evidemment, c’était bien le logement d’Isle qui était en feu. Les voisins s’organisaient déjà et allaient chercher de l’eau tandis qu’une épaisse fumée s’échappait d’une fenêtre de l’étage. Il fallait agir. Sous le regard déconcerté des habitants, Grunilda défonça la porte et nous entrâmes. Il y avait déjà un peu de fumée au rez-de-chaussée et des cris venaient de l’étage. Grunilda monta et je la suivis. Ilse s’était recroquevillée dans le couloir en haut des escaliers. Elle semblait blessée et nous l’aidâmes à se relever et à sortir. Elle avait été battue et ses agresseurs l’avaient assommée, avant de mettre le feu et de s’enfuir. Heureusement, elle avait réussi à se traîner hors de la pièce.
Juste derrière nous, Eckhart sortit avec une légère torsion des lèvres qui est ce qui s’approche le plus d’un sourire chez lui. Nous nous éloignâmes un peu avec Ilse et Eckhart nous montra un carnet vierge mais en mauvais état qui ressemblait énormément au journal de Brenner ; certaines pages étaient même couvertes d’un premier jet d’écritures et de dessins. Il avait également récupéré un sceau en bronze dont l’empreinte correspondait au faux sceau de la ville que nous avions vu sur le document du tavernier.
Elle fondit en larmes et nous raconta comment Markheim l’avait contactée pour qu’elle fasse le faux journal et le faux document de la ville. Il l’avait bien payée aussi pour qu’elle nous joue la comédie la veille. Mais ensuite, il avait envoyé ses sbires pour se débarrasser d’elle. Elle nous supplia de la laisser partir, mais nous avions besoin de son témoignage. Et de toute façon, c’était une truande et elle n’avait que ce qu’elle méritait. Nous lui dîmes que nous allions l’emmener au temple de Shallya, pour qu’elle y soit soignée (et parce que nous n’avions pas encore eu le temps d’y retourner pour prendre des nouvelles de Klueber) ensuite nous la remettrions aux autorités. Si elle se comportait bien et avouait tout, elle avait peut-être une chance de s’en tirer…
A l’hospice, un prêtre s’occupa d’elle pendant que nous allions voir Klueber. Il était tiré d’affaire mais devait se reposer encore quelques jours. Nous lui détaillâmes les derniers évènements puis nous partîmes au temple de Verena avec notre prisonnière.
C’était la fin de l’après-midi et la première journée de procès s’achevait. Nous retrouvâmes Lars, complètement décomposé, et nous lui retraçâmes notre journée et nos découvertes. Puis nous cherchâmes Helstrum pour lui remettre Ilse. Il nous écouta attentivement quand nous détaillâmes toute l’affaire et le complot qui avait été monté contre le Graf, vraisemblablement par Markheim ; Ilse confirma nos dire. Nous lui montrâmes également le faux document que nous avait remis le tavernier et les preuves trouvées chez la faussaire, particulièrement le journal qui avait servi de brouillon et qui démontrait que l’une des principales preuves était en réalité un faux. Le vieux chasseur de sorcière sembla ébranlé mais il n’était pas encore totalement convaincu de l’innocence du Graf von Aschenbeck.
« Je veux bien tenir compte de ce que vous présentez et nous ferons témoigner cette femme demain. Mais soyez bien conscients qu’il n’y a aucune preuve directe de l’implication de Werner Markheim. C’est un homme avec une bonne réputation et ce sera sa parole contre celle d’une criminelle. »
Nous sortîmes du temple et nous rendîmes au Coquelet. Lars nous raconta le déroulement du procès. C’était Helstrum qui dirigeait. Après les prières habituelles à Verena et Sigmar auxquelles s’ajoutaient ici d’autres à Ulric, il avait lu l’acte d’accusation. Les charges étaient très graves : malversations, corruption mais également et surtout trahison et hérésie. La peine encourue était la mort. Ensuite, il avait lu le rapport du sergent qui avait trouvé le journal de Brenner, principale pièce à conviction. Enfin, il avait présenté plusieurs grandes robes pourpres trouvées dans la chambre du Graf lors de son arrestation ; elles avaient été identifiées comme des tenues de cultistes de la Main Pourpre, dévoués aux forces du Chaos et à Tzeentch.
Lars avait été invité à témoigner, mais on lui avait simplement demander de confirmer qu’il était présent lors de la découverte du journal dans la chambre. Il n’avait rien pu ajouter d’autre. C’était assez frustrant.
Trois employés de von Aschenbeck avaient ensuite pris la parole. Ils avaient décrit, les yeux pleins de larmes, comment ils avaient dû assister le Graf en l’aidant à commettre des crimes horribles, sans toutefois être au courant de ses véritables objectifs. Ces déclarations confirmaient les écrits du journal. Mais Lars rajouta que ces employés lui parurent immédiatement familiers ; il s’agissait en fait, des mêmes qui, la veille, s’étaient fait passer pour des gardes de la ville au Draken.
Ensuite, Werner Markheim avait été appelé à la barre. Lui aussi avait livré un témoignage accablant. Tout d’abord, il avait expliqué qu’il avait découvert que certains fonds manquaient dans la comptabilité des entreprises du Graf. Par ailleurs, les revenus de certaines propriétés n’apparaissaient pas non plus dans ses livres de compte, comme si on essayait de les cacher pour les soustraire à l’impôt ou pire, pour se livrer à des activités illégales ou immorales. Enfin, il avait décrit avec des trémolos dans la voix comment von Aschenbeck avait tenté de le recruter au sein de la Main Pourpre, à peine une semaine auparavant. Quand il avait refusé, il l’avait menacé de mort.
Le Graf semblait assez mal engagé.
Les preuves qui avaient été réunies contre lui et les témoignages étaient impitoyables. Markheim s’il était le seul responsable de ce complot, ce qui n’était pas encore avéré, avait bien tissé ses fils et choisit ses complices pour piéger le Graf.
En sortant du Coquelet, Gunther nous appela et nous transmit un message de la part de la fille du Graf. Elle nous priait de la rejoindre au manoir von Aschenbeck le plus tôt possible. Nous nous y rendîmes donc sur le champ. Un majordome à la mine austère nous ouvrit et nous fit entrer immédiatement dans un petit salon. Une jeune fille et un homme d’un certain âge nous attendaient. Elle se présenta comme Margarete von Aschenbeck. Elle était d’une grande beauté avec de magnifiques cheveux bruns aux boucles luisantes, des yeux noirs rougis et gonflés par les larmes, mais son visage délicat ne manifestait qu’une ferme détermination. L’homme se présenta comme un avocat du nom de Rangel. Elle avait lu la lettre que nous avions laissée pour proposer nos services et Gunther était également venu lui parler de nous et du fait que nous enquêtions sur son père. Elle ajouta qu’elle était prête à nous faire confiance, car nous n’étions pas de Middenheim alors que toute la ville semblait s’être liguée contre son père. Elle nous promit également une belle récompense.
« Vous devez l’aider, supplia-t-elle. Cette histoire est insensée ! Mon père a toujours été honnête et ce n’est pas un hérétique ! »
En revanche, elle n’avait aucune idée de qui pouvait être à l’origine de ce complot. Pourtant, lorsque nous lui parlâmes de Werner Markheim, ses joues s’empourprèrent. Elle nous raconta que cet homme était un manipulateur, il avait su se rendre indispensable à son père qui lui avait confié beaucoup trop de missions. Et elle ajouta que ce perfide personnage, lui tournait autour depuis des mois et la pressait de l’épouser, ce qu’elle refusait catégoriquement. Nous lui fîmes part de nos soupçons et des preuves que nous avions déjà réunies ; néanmoins, nous lui expliquâmes que nous avions besoin de preuves supplémentaires qui accusent directement Markheim.
Il fallait montrer qu’il avait menti au procès. Margarete et Rangel connaissaient bien les affaires du Graf et eux n’avaient jamais rien remarqué d’anormal dans les comptes. Mais si Markheim avait détourné de l’argent, notamment pour payer ses complices, il devait exister une comptabilité parallèle, c’est ce que nous devions chercher. Elle nous suggéra de commencer nos recherches par l’entrepôt du Freiburg où Markheim avait ses bureaux.
Nous partîmes immédiatement.
Ce local ressemblait beaucoup à celui des coches de Castelrock. C’était un large bâtiment en briques grisâtres avec devant une aire ensablée pour permettre aux chariots de charger et décharger leurs marchandises. Il y avait aussi une étable attenante où somnolait une paire de bœufs. Tout était calme.
Nous entrâmes facilement dans le bâtiment principal par une fenêtre et il ne fut guère plus difficile de trouver le bureau. Eckhart et moi nous mîmes au travail pendant que nos compagnons continuaient de fureter dans le local. Nous découvrîmes, soigneusement cachés dans des tiroirs à double-fond, des registres de comptes portant sur les derniers mois, au cours desquels Markheim avait pris de plus en plus de pouvoir dans l’empire Aschenbeck. Il ne les avait certainement pas cachés pour rien ; nous devions les ramener à Margarete et à Rangel. D’autres documents concernaient les affaires du Graf von Kaufman, des rapports sur l’organisation des coches de la Flèche rouge, sur des contrats et des itinéraires… Notre ancien employeur avait bien raison de se méfier. Nous étions en train d’emballer tous ces papiers pour les emmener au manoir, quand Grunilda et Lars reparurent, blancs comme des linges.
Nous les suivîmes dans la cours. Sur un des côtés se trouvait un wagon couvert qui n’avait pas dû bouger depuis des mois. Des touffes d’herbes avaient poussé entre les roues. On pouvait penser qu’il était devant un mur aveugle, mais en se faufilant derrière on se rendait compte qu’il dissimulait, en fait, une porte. La porte était entrouverte (grâce à mes compagnons…) et donnait sur des escaliers s’enfonçant sous le bâtiment. Nous débouchâmes sur une enfilade de caves. Dans la dernière se cachait un horrible secret : elle avait été transformée en une chapelle baroque et inquiétante, avec de grands rideaux de soie pourpre brodés d’or cachant les murs. Ça et là, pendaient d’affreux masques concupiscents, suspendus à des cordes de velours dorées. Au centre, plusieurs fauteuils richement décorés était disposés devant un autel couvert d’étoffes pourpres et or. Sur cet autel trônait un grand calice doré ; la coupe largement évasée était ornée de courbes obscènes et de motifs abjects.
Nous avions découvert le lieu de culte d’une cellule de la Main Pourpre et il se trouvait dans un local où Markheim passait l’essentiel de son temps.
Pendant qu’Eckhart et moi allions retrouver la fille de von Aschenbeck avec les registres, Lars et Grunilda se rendaient au Repos du Graf pour prévenir Helstrum de nos découvertes. Il les accompagna jusqu’à l’entrepôt et les suivit dans la cave transformée en chapelle. Nos amis nous racontèrent plus tard l’immense fureur dans laquelle il entra : il renversa le calice et l’écrasa d’un coup de botte rageur.
Pendant la nuit, Margarete et Rangel épluchèrent les registres en les comparant aux livres de compte officiels. Ils relevèrent de nombreuses différences qui prouvaient que Markheim détournaient d’importants fonds depuis des années.
Le lendemain, Markheim fut arrêté eu saut du lit. Pendant le procès, les nouvelles pièces à convictions furent présentées, Ilse témoigna. Les complices de Markheim, ceux qui avaient joué les gardes furent à nouveau entendus et avouèrent la supercherie.
Le Graf von Aschenbeck fut déclaré innocent, tandis que le procès de Markheim et de ses complices a commencé ce matin même et il promet d’être rapide.
Hier soir, le Graf et sa fille nous ont convié à un repas de remerciement. Il nous a dit combien il se savait redevable envers nous. Il nous invita à rester aussi longtemps que nous le souhaiterions à Middenheim et nous proposa de travailler pour lui. Il nous offrit même une jolie petite maison dans le quartier de Freiburg. C’est de là que j’écris aujourd’hui dans une des chambres de l’étage. Nous avons dû décliner sa proposition de travail, au moins dans l’immédiat car notre mission n’est pas terminée et que nous devons retourner à Altdorf. Toutefois, plusieurs d’entre nous seraient certainement tentés de revenir…
Un jour…
Si Sigmar nous accorde de vivre jusque-là…
D'un culte qui se révèle
JOURNAL DE H. VAN BAUMER
Middenheim, le 12 Nachgeheim 2521
Après la triste fin du professeur von Oppenheim, il nous restait encore à résoudre plusieurs problèmes avant de répartir vers Altdorf.
Notre première préoccupation était de retrouver Adèle Kentzenblum comme nous l’avait demandé le Capitaine Baherfaust et de l’interroger sur son enquête à propos de la Cagoule Noire qui avait bien empoisonné notre séjour à Averheim.
Nous avions une première piste avec l’auberge du Hibou Brun. Mais avant de nous y rendre, nous tenions à accompagner une dernière fois notre ami Verner qui après nous avoir menés à bon port s’apprêtait à rentrer à Averheim. Nous nous retrouvâmes donc au dépôt de Castelrock pour lui souhaiter un bon retour et le remercier encore de son aide pendant notre périple. Nous le regardâmes s’éloigner tranquillement.
Il y avait là le patron du dépôt, un certain Gunther et nous engageâmes la conversation avec lui pour essayer d’obtenir des informations sur son patron, le Graf von Aschenbeck. Nous apprîmes ainsi que les affaires du Graf se portraient plutôt bien et qu’ils ne manquaient pas d’activité ici. En effet, depuis l’hôtel en face, nous avions pu constater que les coches se succédaient plusieurs fois par jour dans la cour centrale, chargés de voyageurs et de marchandises. Il nous dit également que c’était un bon patron et un homme respectable et apprécié dans la ville, de surcroit un Ulricain convaincu. Nous lui demandâmes s’il était possible que sa compagnie cherche des gardes du corps ou des convoyeurs et si nous devions nous adresser au Graf pour cela. Il nous expliqua que pour les affaires courantes il fallait s’adresser à Werner Markheim, le bras droit du Graf. Au changement de ton dans sa voix, on devinait facilement qu’il l’appréciait moins que son supérieur. Nous le lui fîmes remarquer, prétextant que nous voulions nous informer avant de le rencontrer le cas échéant. « C’est un jeune blanc-bec et un arriviste. Il a bien des qualités pour son poste, mais il est très arrogant, avec des manières de noble, ce qu’il n’est en rien. C’est dommage que le Graf lui délègue tant… » répondit-il avant de se raviser, de crainte d’en avoir trop dit en se laissant emporter. A tout hasard, nous lui décrivîmes Adèle et lui demandâmes s’il l’avait vu. Ravi de changer de conversation, il s’empressa de nous dire qu’elle était bien arrivée il y avait un jour ou deux. Il alla vérifier dans son registre et ajouta que ses bagages avaient été portés à l’Auberge du Bon Espoir.
Pendant que Grunilda et Eckhart se rendaient au Hibou brun, Klueber, Lars et moi allâmes au Bon Espoir. C’était un établissement très luxueux dans le quartier très cossu du Nordgarten. Dès que nous franchîmes la porte, les employés nous regardèrent de travers. Tous ce que nous pûmes en tirer fut qu’effectivement Madame Kentzenblum logeait là, mais qu’il était hors de question qu’on la prévienne de notre visite ou qu’on importune d’une quelconque manière. C’est tout juste si le majordome à l’accueil accepta de prendre un message pour elle. Plus tard Eckhart nous rejoignit. Il n’avait pas eu plus de chance que nous. L’aubergiste du Hibou brun avait nié avoir vue Adèle récemment ; à tout hasard, il avait quand même laissé un message à son attention.
En revanche, Grunilda était restée pour surveiller l’auberge. Il nous raconta aussi, qu’à l’auberge, il avait entendu des gens discuter entre eux d’un scandale qui allait certainement éclater car une enquête était ouverte contre un haut personnage de la ville ; il avait cru comprendre qu’il s’agissait du Graf von Aschenbeck. Eckhart et moi nous rendîmes au temple de Verena pour consulter quelques archives tandis que Klueber et Lars décidèrent d’entamer une tournée des tavernes pour essayer d’obtenir d’autres rumeurs.
Au temple, nous commençâmes par enquêter sur l’histoire du Graf. Il était issu d’une famille aristocratique mineure dont la fortune excédait de beaucoup le rang. Les affaires familiales couvraient différents domaines en plus de la compagnie de coches, il détenait plusieurs commerces et auberges. Après une jeunesse mouvementée et une courte carrière militaire, le jeune Wolfgang von Aschenbeck était rentré dans la rang après le décès soudain de son frère ainé ; il a épousé la veuve de son frère, également issue d’une famille aristocrate du Middenland mais de plus haut rang que lui. Il s’était ensuite appliqué à diriger son affaire avec rigueur et succès. Il avait définitivement abandonnée sa vie un peu dissolue après la naissance de sa fille, Margarete. Aujourd’hui veuf, c’était un citoyen modèle, généreux notamment envers les temples de Shallya et Ulric.
Je jetais un rapide coup d’œil aux registres des transactions établies sous la protection de Verena. C’est très fréquent chez de nombreux hommes d’affaires de rechercher le patronage de la déesse pour garantir leurs contrats en attestant de leur honnêteté. Mon père le fait systématiquement pour ses affaires les plus importantes. Je ne fus donc pas surprise de retrouver régulièrement le nom du Graf jusqu’à récemment. En revanche, rien au cours des derniers mois. Sachant qu’il avait délégué une partie de ses affaires à son bras droit je cherchais le nom de Markheim, mais ne le vis nulle part. De leur côté, nos deux piliers de bars recueillirent de nombreuses rumeurs sur une enquête ouverte contre le Graf. On le soupçonnait visiblement de malversations mais aussi de trahison et de corruption.
En rentrant à notre auberge, un message d’Adèle nous attendait. Elle nous donnait rendez-vous le soir même, au Coquelet, une taverne toute proche. Nous devrions demander Frau Haken.
Dans l’après-midi, nous nous rendîmes au manoir des Aschenbeck. Il fut impossible de rencontrer le Graf, mais nous nous y attendions… Nous laissâmes donc une lettre que nous avions préparée où nous proposions nos services en tant que gardes du corps, insistant sur nos expériences auprès du Graf Von Kaufman à Averheim et du Comte von Aschafenberg à Ubersreik. Nous retournâmes chercher Grunilda qui avait surveillé l’auberge du Hibou brun depuis le matin, hélas en vain.
Le Coquelet est un restaurant tenu par des Halfelins qui sert une excellente cuisine. En revanche, la salle est toujours bondée et très basse de plafond ; on y étouffe un peu et les humains peuvent s’y sentir oppressés, notamment quand ils sont grands comme Eckhart ; ce dernier préféra donc patienter dehors.
Adèle nous attendait déjà assise à une table dans un petit salon privé. Nous ne débordions clairement pas de joie à l’idée de retrouver l’irritante répurgatrice. Toujours aussi désagréable, elle nous adressa un salut sommaire, nous invitant à nous asseoir avec impatience et me lançant un regard haineux qu’elle devait réserver à tous les mages qu’elle croisait, cela me mit mal à l’aise mais je réussis néanmoins à lui répondre par un grand sourire dont je suis sûre qu’il lui déplut, même si elle n’en laissa rien paraître.
Nous lui dîmes que c’était le Capitaine Baherfaust qui nous envoyait pour se renseigner sur son enquête concernant la Cagoule noire. De sa part, nous obtînmes plus de questions que de réponse. Elle finit toutefois par daigner nous dire qu’elle avait obtenu des preuves que l’expédition menée dans les territoires du Sud et organisée par von Kaufman était noyauté de l’intérieur par un agent des puissances du Chaos. Elle avait eu confirmation qu’un personnage, portant une cagoule noire, était à l’origine de cette infiltration avant de perdre le contact avec ses hommes dans l’expédition. Elle en avait déduit qu’il devait être très influent et disposer d’importants moyens pour réussir cela. A son tour, elle nous posa des questions sur le Graf von Kaufman insistant sur le fait qu’elle n’avait pas confiance en lui. Il avait financé l’expédition dans les terres du Sud après tout et nous savions tous comment cela avait tourné. Ensuite elle nous parla de Mauer le Lumineux, nous suggérant de nous méfier de lui : « Est-ce que vous saviez que sa famille entière a été condamnée au bûcher pour sorcellerie ? nous demanda-t-elle avec un sourire hargneux. Cela s’est passé quand il n’était qu’un petit garçon. J’imagine qu’il ne vous a pas raconté ça. Helstrum, le chasseur de sorcières a épargné le garçon et l’a laissé aux bons soins du Collège Lumineux. Je suis sûre qu’il ne s’agit que d’une question de temps avant qu’il ne finisse attaché à un pieu, comme tous ces magiciens ». Evidemment, en disant cela elle me regarda avec insistance et, dans ses yeux, je ne lus que de la haine. Je m’efforçais de continuer à lui sourire aussi posément que possible. Mais c’était difficile de rester calme et j’aurais rêvé de lui balancer une boule de feu dans sa sale tête.
Et puis tout à coup, elle décida de mettre fin à notre conversation, se leva et sortit en nous saluant à peine. Eckhart la vit sortir et tenta de la suivre mais la perdit très vite. Quand nous le rejoignîmes il nous dit qu’elle semblait se diriger vers le Nordgarten et donc peut-être vers l’auberge du Bon espoir ; Nous nous séparâmes, Eckhart et Lars partirent vers l’hostellerie de luxe tandis que Grunilda, Klueber et moi décidâmes d’aller au Hibou brun. Nous dûmes patienter quelques heures avant de la voir arriver, à pas feutrés, surveillant les alentours (heureusement elle ne nous vit pas). Elle entra dans l’auberge par une fenêtre du rez-de-chaussée. Il y eut de la lumière pendant quelques minutes puis plus rien. Quelques temps après, la longue silhouette d’Eckhart apparut et nous le rejoignîmes. Lars et lui avaient suivi Adèle jusqu’au Bon Espoir. Elle était entrée par la porte principale ; ils avaient attendu une bonne heure avant de la voir ressortir par une fenêtre du premier étage. Quand ils avaient été sûrs qu’elle s’était bien éloignée, il avait aidé Lars à atteindre la fenêtre. Lars avait rapidement fouillé la chambre. Cela ne lui avait pas pris longtemps car elle était presque vide. Le lit n’était pas défait, il n’y avait qu’un sac, avec quelques vêtements. En fait, la chambre semblait plutôt inoccupée. Il était ressorti mais avait décidé de rester en planque au cas où.
Nous décidâmes d’organiser des tours de surveillance. Grunilda resta au Hibou brun pendant que nous autres rentrions à l’auberge de Castelrock. Nous vendrions les relever au petit matin.
Ainsi, quelques heures plus tard, encore un peu endormie je vins retrouver Grunilda avec Klueber. Comme nous discutions des évènements de la nuit ou plutôt de l’absence d’évènements, un léger grincement attira notre attention. Une forme que nous n’eûmes aucun mal à identifier se glissa hors de la chambre du rez-de-chaussée. Adèle s’éloigna très rapidement dans la pénombre qui noyait encore les ruelles. Après quelques minutes, nous décidâmes de profiter de la discrétion que nous offrait cette heure matinale pour nous faufiler dans l’auberge. La fenêtre n’était pas fermée, ce fut donc facile. La chambre d’Adèle était assez petite et meublée très sobrement. Il y avait quelques vêtements posés sur une commode, avec un petit miroir en argent et, à côté, trois crânes argentés servaient de support à trois perruques : une blonde, une brune et une blanche et poudrée comme celles que portent parfois les nobles. Un étui en cuir de la taille d’un grand livre était ouvert sur la table de nuit, il contenait un petit marteau, une fourche, une dague, et d’autres armes, toutes avec des extrémités pointues. Il y avait un dernier emplacement vide avec un négatif en forme de crochet. Deux coffres était disposés contre un mur. L’un contenait des vêtements et des affaires de toilette tandis que l’autre renfermait de nombreux livres, des textes sigmarites, des codes de lois et divers outils (dagues, pieux, fioles…) probablement nécessaires au travail d’une chasseuses de sorcières. Dans un des coffres, je remarquais que le fond sonnait bizarrement, en regardant plus attentivement, nous découvrîmes un compartiment secret. Ce dernier contenait une paire de grandes robes pourpres, brodées et passementées de vert. Il y avait également deux livres et un journal écrit à la main. J’avais encore sur moi le message d’Adèle et quand je comparais les écritures, je vis que la même main les avait tracées. Le journal décrivait des réunions avec des personnages désignés par des pseudonymes : Lame changeante, L’œil-qui-voit-tout, la Vérité Cachée, la Main Bleue, etc. Ces réunions consistaient en des séances de tortures particulièrement vicieuses et se terminaient en orgies débridées. Quant aux livres, il s’agissait de vieux grimoire en mauvais état, l’un intitulé De Magister Voluptatis et l’autre Liber Ecstatica. Je ne pris le temps que de les survoler, mais je compris très vite qu’ils concernaient un culte hérétique voué au démon Slaanesh.
Ces lectures me mirent très mal à l’aise. J’étais au bord de la nausée. Mes compagnons me regardèrent avec inquiétude et j’essayais de leur expliquer brièvement de quoi il retournait. Indécis sur la marche à suivre, nous décidâmes de tout remettre en place aussi bien que possible et de discuter avec Lars et Eckhart sur ce que nous devrions faire ensuite.
Je n’avais jamais apprécié cette horrible bonne femme, mais jamais je ne me serais attendu à ça… Mais que pouvions nous faire ? A qui pouvions nous nous adresser ? A Helstrum ? Etait-il au courant des transgressions de sa disciple ? En était-il complice ?
En rentrant à l’auberge, nous échangeâmes nos informations avec nos compagnons. Eux avaient vu Adèle rentrer à l’auberge du Bon Espoir, toujours par la fenêtre. Ils furent atterrés par ce que nous leur rapportâmes. Tandis que nous discutions, un employé de l’auberge nous amena un nouveau message. Il disait :
Middenheim, le 12 Nachgeheim 2521
Après la triste fin du professeur von Oppenheim, il nous restait encore à résoudre plusieurs problèmes avant de répartir vers Altdorf.
Notre première préoccupation était de retrouver Adèle Kentzenblum comme nous l’avait demandé le Capitaine Baherfaust et de l’interroger sur son enquête à propos de la Cagoule Noire qui avait bien empoisonné notre séjour à Averheim.
Nous avions une première piste avec l’auberge du Hibou Brun. Mais avant de nous y rendre, nous tenions à accompagner une dernière fois notre ami Verner qui après nous avoir menés à bon port s’apprêtait à rentrer à Averheim. Nous nous retrouvâmes donc au dépôt de Castelrock pour lui souhaiter un bon retour et le remercier encore de son aide pendant notre périple. Nous le regardâmes s’éloigner tranquillement.
Il y avait là le patron du dépôt, un certain Gunther et nous engageâmes la conversation avec lui pour essayer d’obtenir des informations sur son patron, le Graf von Aschenbeck. Nous apprîmes ainsi que les affaires du Graf se portraient plutôt bien et qu’ils ne manquaient pas d’activité ici. En effet, depuis l’hôtel en face, nous avions pu constater que les coches se succédaient plusieurs fois par jour dans la cour centrale, chargés de voyageurs et de marchandises. Il nous dit également que c’était un bon patron et un homme respectable et apprécié dans la ville, de surcroit un Ulricain convaincu. Nous lui demandâmes s’il était possible que sa compagnie cherche des gardes du corps ou des convoyeurs et si nous devions nous adresser au Graf pour cela. Il nous expliqua que pour les affaires courantes il fallait s’adresser à Werner Markheim, le bras droit du Graf. Au changement de ton dans sa voix, on devinait facilement qu’il l’appréciait moins que son supérieur. Nous le lui fîmes remarquer, prétextant que nous voulions nous informer avant de le rencontrer le cas échéant. « C’est un jeune blanc-bec et un arriviste. Il a bien des qualités pour son poste, mais il est très arrogant, avec des manières de noble, ce qu’il n’est en rien. C’est dommage que le Graf lui délègue tant… » répondit-il avant de se raviser, de crainte d’en avoir trop dit en se laissant emporter. A tout hasard, nous lui décrivîmes Adèle et lui demandâmes s’il l’avait vu. Ravi de changer de conversation, il s’empressa de nous dire qu’elle était bien arrivée il y avait un jour ou deux. Il alla vérifier dans son registre et ajouta que ses bagages avaient été portés à l’Auberge du Bon Espoir.
Pendant que Grunilda et Eckhart se rendaient au Hibou brun, Klueber, Lars et moi allâmes au Bon Espoir. C’était un établissement très luxueux dans le quartier très cossu du Nordgarten. Dès que nous franchîmes la porte, les employés nous regardèrent de travers. Tous ce que nous pûmes en tirer fut qu’effectivement Madame Kentzenblum logeait là, mais qu’il était hors de question qu’on la prévienne de notre visite ou qu’on importune d’une quelconque manière. C’est tout juste si le majordome à l’accueil accepta de prendre un message pour elle. Plus tard Eckhart nous rejoignit. Il n’avait pas eu plus de chance que nous. L’aubergiste du Hibou brun avait nié avoir vue Adèle récemment ; à tout hasard, il avait quand même laissé un message à son attention.
En revanche, Grunilda était restée pour surveiller l’auberge. Il nous raconta aussi, qu’à l’auberge, il avait entendu des gens discuter entre eux d’un scandale qui allait certainement éclater car une enquête était ouverte contre un haut personnage de la ville ; il avait cru comprendre qu’il s’agissait du Graf von Aschenbeck. Eckhart et moi nous rendîmes au temple de Verena pour consulter quelques archives tandis que Klueber et Lars décidèrent d’entamer une tournée des tavernes pour essayer d’obtenir d’autres rumeurs.
Au temple, nous commençâmes par enquêter sur l’histoire du Graf. Il était issu d’une famille aristocratique mineure dont la fortune excédait de beaucoup le rang. Les affaires familiales couvraient différents domaines en plus de la compagnie de coches, il détenait plusieurs commerces et auberges. Après une jeunesse mouvementée et une courte carrière militaire, le jeune Wolfgang von Aschenbeck était rentré dans la rang après le décès soudain de son frère ainé ; il a épousé la veuve de son frère, également issue d’une famille aristocrate du Middenland mais de plus haut rang que lui. Il s’était ensuite appliqué à diriger son affaire avec rigueur et succès. Il avait définitivement abandonnée sa vie un peu dissolue après la naissance de sa fille, Margarete. Aujourd’hui veuf, c’était un citoyen modèle, généreux notamment envers les temples de Shallya et Ulric.
Je jetais un rapide coup d’œil aux registres des transactions établies sous la protection de Verena. C’est très fréquent chez de nombreux hommes d’affaires de rechercher le patronage de la déesse pour garantir leurs contrats en attestant de leur honnêteté. Mon père le fait systématiquement pour ses affaires les plus importantes. Je ne fus donc pas surprise de retrouver régulièrement le nom du Graf jusqu’à récemment. En revanche, rien au cours des derniers mois. Sachant qu’il avait délégué une partie de ses affaires à son bras droit je cherchais le nom de Markheim, mais ne le vis nulle part. De leur côté, nos deux piliers de bars recueillirent de nombreuses rumeurs sur une enquête ouverte contre le Graf. On le soupçonnait visiblement de malversations mais aussi de trahison et de corruption.
En rentrant à notre auberge, un message d’Adèle nous attendait. Elle nous donnait rendez-vous le soir même, au Coquelet, une taverne toute proche. Nous devrions demander Frau Haken.
Dans l’après-midi, nous nous rendîmes au manoir des Aschenbeck. Il fut impossible de rencontrer le Graf, mais nous nous y attendions… Nous laissâmes donc une lettre que nous avions préparée où nous proposions nos services en tant que gardes du corps, insistant sur nos expériences auprès du Graf Von Kaufman à Averheim et du Comte von Aschafenberg à Ubersreik. Nous retournâmes chercher Grunilda qui avait surveillé l’auberge du Hibou brun depuis le matin, hélas en vain.
Le Coquelet est un restaurant tenu par des Halfelins qui sert une excellente cuisine. En revanche, la salle est toujours bondée et très basse de plafond ; on y étouffe un peu et les humains peuvent s’y sentir oppressés, notamment quand ils sont grands comme Eckhart ; ce dernier préféra donc patienter dehors.
Adèle nous attendait déjà assise à une table dans un petit salon privé. Nous ne débordions clairement pas de joie à l’idée de retrouver l’irritante répurgatrice. Toujours aussi désagréable, elle nous adressa un salut sommaire, nous invitant à nous asseoir avec impatience et me lançant un regard haineux qu’elle devait réserver à tous les mages qu’elle croisait, cela me mit mal à l’aise mais je réussis néanmoins à lui répondre par un grand sourire dont je suis sûre qu’il lui déplut, même si elle n’en laissa rien paraître.
Nous lui dîmes que c’était le Capitaine Baherfaust qui nous envoyait pour se renseigner sur son enquête concernant la Cagoule noire. De sa part, nous obtînmes plus de questions que de réponse. Elle finit toutefois par daigner nous dire qu’elle avait obtenu des preuves que l’expédition menée dans les territoires du Sud et organisée par von Kaufman était noyauté de l’intérieur par un agent des puissances du Chaos. Elle avait eu confirmation qu’un personnage, portant une cagoule noire, était à l’origine de cette infiltration avant de perdre le contact avec ses hommes dans l’expédition. Elle en avait déduit qu’il devait être très influent et disposer d’importants moyens pour réussir cela. A son tour, elle nous posa des questions sur le Graf von Kaufman insistant sur le fait qu’elle n’avait pas confiance en lui. Il avait financé l’expédition dans les terres du Sud après tout et nous savions tous comment cela avait tourné. Ensuite elle nous parla de Mauer le Lumineux, nous suggérant de nous méfier de lui : « Est-ce que vous saviez que sa famille entière a été condamnée au bûcher pour sorcellerie ? nous demanda-t-elle avec un sourire hargneux. Cela s’est passé quand il n’était qu’un petit garçon. J’imagine qu’il ne vous a pas raconté ça. Helstrum, le chasseur de sorcières a épargné le garçon et l’a laissé aux bons soins du Collège Lumineux. Je suis sûre qu’il ne s’agit que d’une question de temps avant qu’il ne finisse attaché à un pieu, comme tous ces magiciens ». Evidemment, en disant cela elle me regarda avec insistance et, dans ses yeux, je ne lus que de la haine. Je m’efforçais de continuer à lui sourire aussi posément que possible. Mais c’était difficile de rester calme et j’aurais rêvé de lui balancer une boule de feu dans sa sale tête.
Et puis tout à coup, elle décida de mettre fin à notre conversation, se leva et sortit en nous saluant à peine. Eckhart la vit sortir et tenta de la suivre mais la perdit très vite. Quand nous le rejoignîmes il nous dit qu’elle semblait se diriger vers le Nordgarten et donc peut-être vers l’auberge du Bon espoir ; Nous nous séparâmes, Eckhart et Lars partirent vers l’hostellerie de luxe tandis que Grunilda, Klueber et moi décidâmes d’aller au Hibou brun. Nous dûmes patienter quelques heures avant de la voir arriver, à pas feutrés, surveillant les alentours (heureusement elle ne nous vit pas). Elle entra dans l’auberge par une fenêtre du rez-de-chaussée. Il y eut de la lumière pendant quelques minutes puis plus rien. Quelques temps après, la longue silhouette d’Eckhart apparut et nous le rejoignîmes. Lars et lui avaient suivi Adèle jusqu’au Bon Espoir. Elle était entrée par la porte principale ; ils avaient attendu une bonne heure avant de la voir ressortir par une fenêtre du premier étage. Quand ils avaient été sûrs qu’elle s’était bien éloignée, il avait aidé Lars à atteindre la fenêtre. Lars avait rapidement fouillé la chambre. Cela ne lui avait pas pris longtemps car elle était presque vide. Le lit n’était pas défait, il n’y avait qu’un sac, avec quelques vêtements. En fait, la chambre semblait plutôt inoccupée. Il était ressorti mais avait décidé de rester en planque au cas où.
Nous décidâmes d’organiser des tours de surveillance. Grunilda resta au Hibou brun pendant que nous autres rentrions à l’auberge de Castelrock. Nous vendrions les relever au petit matin.
Ainsi, quelques heures plus tard, encore un peu endormie je vins retrouver Grunilda avec Klueber. Comme nous discutions des évènements de la nuit ou plutôt de l’absence d’évènements, un léger grincement attira notre attention. Une forme que nous n’eûmes aucun mal à identifier se glissa hors de la chambre du rez-de-chaussée. Adèle s’éloigna très rapidement dans la pénombre qui noyait encore les ruelles. Après quelques minutes, nous décidâmes de profiter de la discrétion que nous offrait cette heure matinale pour nous faufiler dans l’auberge. La fenêtre n’était pas fermée, ce fut donc facile. La chambre d’Adèle était assez petite et meublée très sobrement. Il y avait quelques vêtements posés sur une commode, avec un petit miroir en argent et, à côté, trois crânes argentés servaient de support à trois perruques : une blonde, une brune et une blanche et poudrée comme celles que portent parfois les nobles. Un étui en cuir de la taille d’un grand livre était ouvert sur la table de nuit, il contenait un petit marteau, une fourche, une dague, et d’autres armes, toutes avec des extrémités pointues. Il y avait un dernier emplacement vide avec un négatif en forme de crochet. Deux coffres était disposés contre un mur. L’un contenait des vêtements et des affaires de toilette tandis que l’autre renfermait de nombreux livres, des textes sigmarites, des codes de lois et divers outils (dagues, pieux, fioles…) probablement nécessaires au travail d’une chasseuses de sorcières. Dans un des coffres, je remarquais que le fond sonnait bizarrement, en regardant plus attentivement, nous découvrîmes un compartiment secret. Ce dernier contenait une paire de grandes robes pourpres, brodées et passementées de vert. Il y avait également deux livres et un journal écrit à la main. J’avais encore sur moi le message d’Adèle et quand je comparais les écritures, je vis que la même main les avait tracées. Le journal décrivait des réunions avec des personnages désignés par des pseudonymes : Lame changeante, L’œil-qui-voit-tout, la Vérité Cachée, la Main Bleue, etc. Ces réunions consistaient en des séances de tortures particulièrement vicieuses et se terminaient en orgies débridées. Quant aux livres, il s’agissait de vieux grimoire en mauvais état, l’un intitulé De Magister Voluptatis et l’autre Liber Ecstatica. Je ne pris le temps que de les survoler, mais je compris très vite qu’ils concernaient un culte hérétique voué au démon Slaanesh.
Ces lectures me mirent très mal à l’aise. J’étais au bord de la nausée. Mes compagnons me regardèrent avec inquiétude et j’essayais de leur expliquer brièvement de quoi il retournait. Indécis sur la marche à suivre, nous décidâmes de tout remettre en place aussi bien que possible et de discuter avec Lars et Eckhart sur ce que nous devrions faire ensuite.
Je n’avais jamais apprécié cette horrible bonne femme, mais jamais je ne me serais attendu à ça… Mais que pouvions nous faire ? A qui pouvions nous nous adresser ? A Helstrum ? Etait-il au courant des transgressions de sa disciple ? En était-il complice ?
En rentrant à l’auberge, nous échangeâmes nos informations avec nos compagnons. Eux avaient vu Adèle rentrer à l’auberge du Bon Espoir, toujours par la fenêtre. Ils furent atterrés par ce que nous leur rapportâmes. Tandis que nous discutions, un employé de l’auberge nous amena un nouveau message. Il disait :
« Chers Amis,
Mes investigations sur le Graf von Aschenbeck m’ont amené ici à Middenheim. Je suis visiblement passé quelques heures après vous car les gens que j’ai interrogés m’ont indiqué que des personnes avaient posé les mêmes questions que les miennes.
Pourrions-nous nous rencontrer pour comparer nos notes ? Je loge au Draken, j’y serai ce soir. »
Le mot était signé « Brenner », ce qui ne nous disait rien. Mais qu’avions-nous à perdre ? Nous verrons bien de quoi il en retourne.
La flamme d'un loup
JOURNAL DE H. VAN BAUMER
Middenheim, le 11 Nachgeheim 2521
Après un court repos, dès hier après-midi, notre première visite à Middenheim fut pour le temple de Sigmar. Nous souhaitions ramener la relique du père Dietrich et commencer à recueillir des informations sur l’endroit où nous pourrions trouver Adèle Kentzenblum. Il nous semblait que des prêtres de Sigmar pourraient connaitre la sinistre répurgatrice.
Par chance le temple de Sigmar se trouvait tout prêt de notre logement. C’est un temple de taille impressionnante, ce qui m’étonna un peu sachant que nous sommes dans la Cité du Loup Blanc.
En entrant, nous fûmes accueillis par un prêtre-guerrier, un géant unijambiste, s’appuyant sur une béquille qui devait bien faire ma taille. Son ascendance Kislévite ne faisait à peu près aucun doute, mais je ne pus m’empêcher de penser à mon cher maître en le voyant. Il se présenta comme le père Peter Gospodin. Il nous demanda avec froideur la raison de notre visite, voyant que nous ne nous dirigions pas vers les autels de prière. Nous lui racontâmes notre traversée de la Drakwald avec les réfugiés jusqu’à la mort du père Dietrich et son vœu au moment de rendre l’âme. Puis Grunilda, lui tendit la petite relique. Alors, son visage s’éclaira, il héla un prêtre plus jeune qui passait par là, afin qu’il aille prévenir un autre père, certainement de rang plus élevé. Il prit la relique avec d’infinies précautions, bredouillant des prières. Son supérieur, au visage fermé et à l’air agacé, arriva alors. En voyant le petit portrait, son attitude n’exprima plus qu’une surprenante bienveillance dont j’aurais cru incapable les austères serviteurs de Sigmar. Il nous demanda de nouvelles explications, que nous n’avions pas car le père Dietrich n’avait guère eu le temps de nous dire d’où il tenait ce trésor et nous ignorions qu’il avait une telle valeur. Le prêtre nous expliqua que ce portrait devait remonter à l’époque de Sigmar lui-même, il avait de toute évidence était réalisé par un artiste nain et la facture du cadre, comme le style de la peinture, montraient son ancienneté. Selon lui, il devait commémorer la grande victoire de Heldenhammer contre les hordes de peaux-vertes. En outre, l’état de conservation était extraordinaire, voire miraculeux. Les deux prêtres se confondirent en remerciements et nous bénirent.
Nous les questionnâmes sur Adèle Kentzenblum mais ils nous dirent ne pas la connaitre. En revanche, ils nous suggérèrent d’interroger Gregor Helstrum, un chasseur de sorcière très connu dans la ville et aujourd’hui à la retraite ; il connaissait beaucoup de monde et pourrait certainement nous aider. Il passait ses journées à l’auberge du Repos du Graf dans le quartier cossu du Nordgarten.
Avant de partir je demandais à mes compagnons de m’attendre dehors et je pris quelques minutes pour me recueillir à la mémoire de mon maître qui était un fervent adepte de Sigmar. Le père Peter me vit certainement et s’approcha de moi.
- Puis-je prier avec vous ? C’est bien le moins que je puisse faire.
- Je prie pour mon maître, répondis-je en montrant ma chasuble rouge et jaune. Il est mort avec sa garnison dans une embuscade sur le front de l’Ostland.
Il regarda ma robe puis mes yeux dont j’essayais de chasser les larmes et son visage s’assombrit. Mais je n’aurais su dire si c’était à l’idée de prier pour un mage ou si les circonstances actuelles l’amenaient trop souvent à prier pour des hommes morts au combat. Mais en fait, son discours ensuite me fit comprendre que les raisons étaient toutes autres.
- Nous ne devons pas être tristes pour nos braves. Je comprends que cela puisse être difficile mais leur sacrifice contribue à nous libérer des forces du Chaos. C’est au contraire une chance de mourir dans cette lutte, vous et moi devrions aussi être là-bas, souffla-t-il en serrant les dents et je compris sa frustration et son impuissance car je les ressentais aussi. Vous, plus particulièrement en raison de votre condition (il faisait clairement allusion à ma pratique de la magie), vous devez veiller à suivre son exemple et à vous garder des tentations néfastes. Je ne dis pas ça pour vous blesser, croyez-le bien ! La perte d’un être cher est toujours un cap ardu et nous traversons des temps pénibles où la corruption et le mal sont partout. Vous ne devez vous laisser submerger, ni par la tristesse, ni par la peur, ni par le découragement, ni même par le désir de vengeance ou la colère. Nous devons rester forts… inébranlables. Servir l’Empereur et l’Empire. Combattre tous ses ennemis.
Je sentis sa lourde main s’appuyer sur mon épaule. En général, je ne portais guère d’attention aux leçons moralistes des Sigmarites, mais cette fois, ses paroles me touchèrent et je me sentis apaisée et revigorée.
Après cela, nous repassâmes à l’auberge pour récupérer le battant toujours enfermé dans sa boîte hermétique et nous rendîmes au Collegium Theologica. Il s’agit d’un ensemble de bâtiments disparates, de tailles et de styles variés, construits sans plan cohérent apparent. De nombreux étudiants vaquaient sous les préaux, dans les allées tortueuses et ombragées, les bras chargés de livres et de rouleaux. Nous dûmes en interroger plusieurs pour trouver d’abord la trace du professeur Robertus von Oppenheim auquel nous avait recommandé Mauer le Lumineux, ensuite pour trouver son bureau dans ce dédale d’édifices, de cours, d’escaliers et autres corridors.
Quand enfin nous arrivâmes à la porte de son bureau, nous frappâmes mais personne ne répondit. Cependant, la porte s’entrouvrit légèrement et du bruit provint de l’intérieur. Nous entrâmes en appelant le professeur. Il y avait dans le bureau un désordre incroyable et on avait peine à croire qu’autant de livres puissent tenir dans un si petit espace. Un petit homme brun entre deux âge émergera alors de derrière une pile d’ouvrages et de parchemins. Son regard clair mais distrait, caché derrière de petites lunettes en demi-lune qu’il remontait sans cesse me fit instantanément penser à Maître Mauer. Nous le saluâmes et lui présentâmes notre lettre d’introduction. Il la lut lentement puis nous sourit : « Bien ! Bien, bien ! Je vous attendais, Max plus de chaises et faites du thé et apportez des gâteaux aussi ! » à notre grande surprise, un étudiant vêtu d’un robe grise rapiécée surgit de derrière une autre pile de livres et fila sans un mot.
Nous nous installâmes aussi bien que possible entre les montagnes de livres et les étagères surchargées. Le professeur posa délicatement le coffre du battant contre sa chaise. Nous en étions enfin débarrassés ! C’était un mélange de soulagement et d’incrédulité. L’étudiant revint et réussit à dégager un angle de table pour y poser un plateau chargé de verres dépareillées et de biscuits secs. Le thé était très fort et avait un goût fumé très prononcé, les gâteaux étaient aussi durs que de la roche.
Robertus commença par prendre des nouvelles de son ami Konrad. Il nous fallut quelques instants pour nous rappeler que c’était là le prénom de Mauer… Ils ne s’étaient rencontrés qu’une fois au deux, mais correspondaient depuis des années. Nous lui demandâmes ce qu’il savait des Skavens : « Ah oui, les hommes rats ! Le Comte Manfred en a défait en 1124, ajouta-t-il en remontant ses lunettes. Ce sont des créatures tout à fait curieuses… Sont-elles des hommes bêtes ou bien des mutants ? ou bien autre chose encore ? On ne trouve pratiquement aucune référence à leur existence. C’est un vrai mystère ».
Lorsqu’il parlait, il était difficile de savoir s’il s’adressait vraiment à nous ou s’il pensait à voix haute. Nous lui posions une question, à laquelle il répondait plus ou moins avant de dériver sur l’une ou l’autre de ses lectures.
Nous commençâmes alors à l’interroger sur la manière dont il comptait s’y prendre pour purifier le battant et avec appréhension, nous comprîmes alors qu’il n’avait encore jamais testé cette méthode. Il nous assura que tout était très simple ; il essaya de nous expliquer comment il en était venu à élaborer cette théorie, mais tout cela était extrêmement compliqué, il faisait référence à de nombreux livres dont je n’avais évidemment jamais entendu parlé et je saisis seulement que la plupart étaient très anciens. Il avait très sûr de lui et extraordinairement enthousiaste, mais cela ne nous rassura pas vraiment.
Le rituel devait se dérouler au Temple d’Ulric car nous avions besoin de la Flamme Sacrée qui brûle au centre du temple. Il avait déjà contacté les prêtres d’Ulric pour obtenir leur autorisation, mais en l’absence d’Ar-Ulric et des plus hauts membres du clergé, tous sur les champs de bataille, il était difficile de faire avancer les requêtes. Il nous demanda donc de nous rendre au temple et d’essayer de rencontrer les prêtres Frost ou Weiss qui s’occupaient du pèlerinage et qui étaient parmi les esprits les plus ouverts. Il nous conseilla de revêtir des peaux de loups pour nous rendre au temple : « sinon, on ne vous laissera pas entrer ». Selon lui, il fallait procéder à la purification aussi tôt que possible, idéalement le soir même. Enfin, pour le rituel nous devions nous procurer une rate de basilic. Devant nos mines circonspectes, il ajouta qu’on trouvait dans le quartier de nombreuses boutiques de composants rares ou magiques et il nous tendit une petite bourse pour subvenir à cet achat.
Il nous salua en nous donnant rendez-vous le soir-même au temple ; déjà persuadé que nous avions accompli la tâche difficile de convaincre les prêtres , et il se replongea fiévreusement dans ses livres.
Après plusieurs visites infructueuses nous finîmes par trouver une boutique où le vendeur, un Halfelin, ne nous regarda pas avec des yeux exorbités.
- Oui, oui… j’en avais un morceau mais il est déjà vendu, nous dit-il pour nous harponner.
- Hum… et combien le vendez-vous ? commença Lars
- Je ne le vends plus, il est déjà vendu…
- Alors combien l’avez-vous vendu ? juste pour information…
- 60 couronnes
- Oh ! c’est une belle somme !
- C’est très rare…
- Et quand pourriez-vous en avoir d’autre ?
- Ben… peut-être jamais… c’est très rare…
- Très bien. Au revoir alors.
Et nous fîmes mine de nous éloigner. Mais il nous rappela en disant qu’il y avait peut-être moyen de s’arranger. Il fallut donc négocier âprement, c’est Lars qui s’en chargea ; il fallut aussi un peu l’intimider pour qu’il revoit ses prétentions à la baisse, c’est Eckhart qui s’en chargea. Il faut dire que déjà au naturel il n’est pas très avenant, mais quand il veut impressionner… ça file vraiment les miquettes !
Finalement nous nous en tirâmes à 70 couronnes. Sachant que Robertus ne nous en avait donné que 40, ce fut un crève-cœur pour nos cupides Grunilda et Klueber… Mais face à l’aspect et l’insignifiance de cette marchandise, je crus bien qu’ils allaient trucider le pauvre Halfelin.
Ensuite nous dûmes acheter des peaux de loup, ce qui fut moins difficile car autour du Temple d’Ulric, de nombreux étals en proposent aux pèlerins. C’est un commerce très florissant et il nous fallut encore débourser chacun deux couronnes. En nous revêtant de ces atours, je repensais au surnom dont nous avait affublé les nobles d’Ubersreik suite à nos aventures au pavillon de chasse de Lord Rickard, les Loups de Grunewald…
Le temple est un bâtiment extrêmement imposant. Je n’en suis pas certaine, mais je pense qu’il est plus grand encore que le temple de Sigmar à Altdorf. C’est une construction étonnante, un mélange de forteresse et de cathédrale.
L’intérieur est encore plus frappant : une immense voûte culmine à une hauteur extraordinaire. L’immense flamme blanche prend place au milieu de l’édifice, tandis qu’une grande statue d’Ulric en majesté occupe le fond de la nef. Tout autour se trouve une myriade de petites chapelles et de magnifiques fresques aux couleurs éclatantes qui racontent l’histoire de la construction du temple et de la ville. Il y avait peu de pèlerins en cette fin d’après-midi et un agréable silence régnait dans l’édifice, baigné d’une douce lumière.
Nous trouvâmes le père Frost et nous lui présentâmes notre requête. Il fallut lui expliquer comment nous avions récupéré le battant, combien il était important de tenter de le purifier car si cela fonctionnait nous détiendrions un nouveau moyen de lutter contre la corruption. Ce fut long et difficile mais il se laissa finalement convaincre à condition de pouvoir assister au rituel et avec la promesse qu’il pourrait à tout moment y mettre fin s’il le souhaitait.
Nous profitâmes du temps qu’il nous restait avant le soir et le rituel pour essayer de trouver Gregor Helstrum et nous nous rendîmes à l’auberge du Repos du Graf. C’est un établissement très luxueux dans le quartier bourgeois du Nordgarten. Il était encore un peu tôt mais il commençait à y avoir un peu d’animation, l’entrée était surveillée par une espèce de montagne de muscles assez antipathique. Nous demandâmes à l’aubergiste si le vieux chasseur de sorcières était là et il nous indiqua un confortable fauteuil près du foyer ; avec un ton mielleux mais ferme il nous demanda si nous souhaitions une table. Ce que nous acceptâmes car monsieur muscle commençait à bouger et que nous préférions éviter tout grabuge. Nous choisîmes la table la plus proche de Gregor et en profitâmes pour inviter Gregor à boire avec nous. C’était un homme âgé mais encore dans une excellente forme physique. Ses cheveux blancs et la myriade de rides qui envahissaient son visage trahissait son âge mais ses yeux étaient vifs et pénétrants. Sans détour, nous lui expliquâmes que nous pensions avoir une connaissance commune, Adèle Kentzenblum et que nous la cherchions pour lui transmettre un message et partager des informations sur une enquêtes que nous menions à Averheim. Il nous répondit qu’il la connaissait très bien car il avait été son mentor. Il ajouta qu’elle venait le saluer à chacun de ses passages et que la dernière fois qu’il l’avait vu remontait à plusieurs mois.
« Je ne pense pas qu’elle soit ici, on vous aura mal renseignés. Mais si vous souhaitez lui transmettre un message je peux m’en charger… ». C’était un personnage inquiétant, derrière ses airs affables et ses sourires, il arrivait systématiquement à retourner nos questions. Il nous lançait des regards appuyés et même inquisiteurs, surtout à Eckhard et à moi, épiant le moindre de nos gestes, nos attitudes… c’était assez déstabilisant. Il avait dû être un enquêteur redoutable et n’avait vraisemblablement pas perdu la main.
Nous prîmes le parti de lui expliquer franchement que nos intentions n’avaient rien de malhonnêtes, nous cherchions simplement à rencontrer Adèle ; nous ne pouvions pas discuter avec lui des détails de l’affaire dont nous devions parler avec elle car c’était une affaire assez délicate et que d’autres personnes étaient concernées. Nous devions respecter une certaine confidentialité et faire preuve de discrétion. Il finit par nous dire que généralement quand elle venait à Middenheim, elle logeait à l’hostellerie du Hibou Brun. Et nous demanda où il pouvait nous contacter s’il recevait de ses nouvelles.
Nous mangeâmes sur place un repas copieux et assez bon, bien qu’un peu cher puis nous retournâmes du temple d’Ulric.
La nuit était tombée et l’atmosphère à l’intérieur du temple avait changé. En entrant, je ne pus réprimer un frisson qui remonta le long de ma colonne vertébrale. La flamme sacrée produisait une sinistre lumière qui se perdait dans les hautes voûtes plongées dans l’obscurité. Le professeur était déjà là. Il dirigeait trois initiés qui traçaient à la craie d’étranges symboles autour de la flamme. Le père Frost se tenait devant la flamme, discutant avec un jeune prêtre et surveillant le professeur du coin de l’œil. La boîte du battant était posée à ses pieds et il ne s’en éloignait à aucun moment. Quand il nous vit, il nous accueillit avec enthousiasme : « Ah, mes chers amis ! Nous allons vivre un moment historique. J’ai tellement hâte de vérifier mes théories ». Il s’enquit de l’achat de la rate de basilic et parut comblé quand nous lui tendîmes cette petite chose sèche et rabougrie qui nous avait couté si cher.
Il nous expliqua en quoi allait consister le rituel.
Tout d’abord, la sacralité de ce lieu devait être préservée pendant tout le rituel. La manière de parvenir à ce maintien nous étonna un peu, mais nous ne connaissions pas vraiment les subtilités du culte d’Ulric et les prêtres présents ne semblèrent pas surpris… L’un de vous devait se tenir près de la flamme sacrée, à quatre pattes et seulement vêtu de sa peau de loup, il était surtout important qu’il agisse comme un loup et qu’il hurle comme tel pendant tout le rituel. C’était censé protéger le pouvoir d’Ulric sur le Temple et repousser toute magie hostile. Grunilda et moi avertîmes en cœur que nous tuerions le premier qui oserait nous demander ça. Finalement c’est Klueber qui accepta de le faire.
La seconde mission consistait en une lente marche autour du halo lumineux de la flamme sacrée en tenant une bougie consacrée. Il ne fallait surtout pas que sa flamme s’éteigne. Je me proposais immédiatement : depuis que je m’amusais à allumer des lanternes, je serais bien capable d’empêcher qu’elle s’éteigne.
Un autre devait tenir le rôle de gardien de la flamme sacrée. Il devait rester devant celle-ci et s’assurer que celle-ci ne s’éteigne pas. Evidemment, un tel évènement avait peu de chance de se produire, Elle avait été allumée par Ulric lui-même et voilà des siècles qu’elle brûlait ; c’était une charge purement symbolique. C’est Lars qui tint ce rôle.
Ensuite l’un de nous devait tenir à bout de bras, levé vers le ciel un calice de pierre rempli de vin. Grunilda se proposa.
Enfin, Eckhard se chargerait de la boîte du battant. Il lui faudrait se tenir près de Robertus et l’ouvrir pour qu’il en prenne le contenu au cours du rituel.
Quand les trois initiés eurent fini leurs dessins, ils prirent place autour de la flamme sacrée et commencent à chanter un ancien chant. Klueber commença timidement à faire le loup. Au départ, le ridicule de sa situation était plutôt amusant, mais au fur et à mesure que le rituel avançait et que sa voix s’éraillait et que le froid du sol le faisait grelotter, j’avais plutôt de la peine pour lui. Pour ma part, ma tâche n’était pas très difficile, la bougie consacrée était un peu lourde et de la cire coulait parfois sur mes mains, mais ce n’est pas vraiment un problème pour moi…j’essayais toutefois de ne pas trop me laisser distraire et de veiller sur cette flammèche tremblotante.
Après quelques minutes, le professeur dit quelques mots à Eckhart que je n’entendis pas et entra dans le cercle de dessins à la craie en chantant d’une faible voix trop faible elle aussi pour être entendue par-dessus celles des initiés.
Il lèva les bras et s’approcha de la flamme sacrée en dessinant dans les airs des signes cabalistiques tout en commençant à tourner lentement autour de la flamme. A chaque point cardinal, il fit une longue pause et prit une bourse à sa ceinture dont il tira une poudre couleur de sable qu’il jeta dans le feu. A la fin de son circuit, la flamme se mit à briller fortement d’un coup puis revint à son intensité normale. Un murmure parcouru alors l’assistance et je détournais la tête pour voir de qui se passait : la flamme avait pris une teinte violacée. Le père Frost semblait inquiet mais n’arrêta pas le rituel. Du coin de l’œil je vis Eckhard en nage, en train de s’acharner à essayer d’ouvrir le coffre du battant. Je le quittais des yeux un instant pour vérifier ma bougie qui brillait toujours tranquillement.
L’instant d’après, je vis von Oppenheim qui tout en continuant de chanter, se tournait vers Eckhard regardant incrédule le coffre ouvert dans ses bras. Le professeur sortit le battant de la cloche. L’assistance fut parcourue d’un léger malaise palpable et je sentis des picotements dans mon dos, là cette diabolique créature m’avait frappée. Le professeur leva le battant et le plongea dans la flamme sacrée. Il se passa alors quelque chose de tout à fait incroyable : comme si elle était douée de vie, la flamme esquiva l’objet et recula devant lui. Von Oppenheim continua de chanter et fit un pas en arrière, attendit quelques secondes puis tenta d’avancer à nouveau. Les flammes vinrent lécher ses mains puis ses bras, il avança encore et un rictus de douleur apparu sur son visage, mais sa peau et ses vêtements ne brûlèrent pas.
Il tint le battant dans les flammes pendant un temps infini. Petit à petit, ce maudit objet se mit à briller d’une couleur bleu pourpre, identique à celle de la flamme. Puis il émit un son régulier très aigu, comme l’écho d’une cloche qu’on sonnerait et à la limite de l’audition humaine. Progressivement, le son augmenta couvrant les chants et les hurlements de Klueber, il grossit jusqu’à résonner dans tout le temple, l’écho se répercutant sur les murs, la voûte et jusque dans les chapelles. Plusieurs prêtres qui logeaient là sortirent des cellules en proie à la panique et accoururent vers nous.
Pendant que le son augmentait, le corps de von Oppenheim commença à trembler. Ses yeux s’élargirent de peur et il semblait vouloir bouger et s’éloigner de la flamme sacrée mais il était comme paralysé. La douleur devait être intenable, ses mâchoires se crispèrent puis ses lèvres tombèrent inertes. Nous ne savions que faire. Devions-nous interrompre le rituel ? Les prêtres d’Ulric ne réagissaient pas ; peut-être étaient-ils aussi perdus que nous. Le professeur s’éleva tout doucement dans les airs et se retrouva au cœur de la flamme sacrée, il tourna lentement sur lui-même alors que le son continuait d’augmenter, je sentais mes tympans vibrer, se vriller, sur le point d’éclater. Je dus faire un énorme effort pour me maîtriser et ne pas lâcher la bougie pour me boucher les oreilles. En même temps, le battant brillait de plus en plus fort. Soudain, il y eut un flash lumineux qui nous aveugla tous et le bruit cessa. Plusieurs minutes furent nécessaires avant que je retrouve l’usage de mes sens. Mes oreilles bourdonnaient encore et tous les sons étaient étouffés. Mes yeux devaient se rhabitués à une luminosité normale. Lentement je compris que la flamme avait retrouvé sa couleur blanche, un silence de mort s’était abattu sur le temple. Le corps du malheureux professeur gisait recroquevillé à la lisière de la flamme sacrée ; ses cheveux et ses vêtements étaient encore en flammes et les prêtres essayaient de les éteindre. Ses chairs carbonisées empestaient l’air, ses dents avaient visiblement éclatées sous la chaleur, cette vision était horrible. Près de lui se trouvait le battant de la cloche sa couleur avait changé et il semblait désormais être fabriqué dans un métal poli plus brillant que l’argent.
Je m’approchais et je ne sentis plus ce malaise qu’il provoquait avant chez moi. Le rituel semblait avoir fonctionné et le battant était visiblement purifié.
Mais à quel prix !
Le prêtre Frost prit le battant, le regarda avec dégout et le replaça dans le coffret. Il nous dit qu’il allait s’occuper du corps du professeur. Même si le rituel avait marché, il ajouta qu’il s’opposerait désormais à toute nouvelle expérience.
Nous étions atterrés et regardâmes tristement les initiés déposer délicatement un linceul autour du corps meurtri du professeur von Oppenheim.
Middenheim, le 11 Nachgeheim 2521
Après un court repos, dès hier après-midi, notre première visite à Middenheim fut pour le temple de Sigmar. Nous souhaitions ramener la relique du père Dietrich et commencer à recueillir des informations sur l’endroit où nous pourrions trouver Adèle Kentzenblum. Il nous semblait que des prêtres de Sigmar pourraient connaitre la sinistre répurgatrice.
Par chance le temple de Sigmar se trouvait tout prêt de notre logement. C’est un temple de taille impressionnante, ce qui m’étonna un peu sachant que nous sommes dans la Cité du Loup Blanc.
En entrant, nous fûmes accueillis par un prêtre-guerrier, un géant unijambiste, s’appuyant sur une béquille qui devait bien faire ma taille. Son ascendance Kislévite ne faisait à peu près aucun doute, mais je ne pus m’empêcher de penser à mon cher maître en le voyant. Il se présenta comme le père Peter Gospodin. Il nous demanda avec froideur la raison de notre visite, voyant que nous ne nous dirigions pas vers les autels de prière. Nous lui racontâmes notre traversée de la Drakwald avec les réfugiés jusqu’à la mort du père Dietrich et son vœu au moment de rendre l’âme. Puis Grunilda, lui tendit la petite relique. Alors, son visage s’éclaira, il héla un prêtre plus jeune qui passait par là, afin qu’il aille prévenir un autre père, certainement de rang plus élevé. Il prit la relique avec d’infinies précautions, bredouillant des prières. Son supérieur, au visage fermé et à l’air agacé, arriva alors. En voyant le petit portrait, son attitude n’exprima plus qu’une surprenante bienveillance dont j’aurais cru incapable les austères serviteurs de Sigmar. Il nous demanda de nouvelles explications, que nous n’avions pas car le père Dietrich n’avait guère eu le temps de nous dire d’où il tenait ce trésor et nous ignorions qu’il avait une telle valeur. Le prêtre nous expliqua que ce portrait devait remonter à l’époque de Sigmar lui-même, il avait de toute évidence était réalisé par un artiste nain et la facture du cadre, comme le style de la peinture, montraient son ancienneté. Selon lui, il devait commémorer la grande victoire de Heldenhammer contre les hordes de peaux-vertes. En outre, l’état de conservation était extraordinaire, voire miraculeux. Les deux prêtres se confondirent en remerciements et nous bénirent.
Nous les questionnâmes sur Adèle Kentzenblum mais ils nous dirent ne pas la connaitre. En revanche, ils nous suggérèrent d’interroger Gregor Helstrum, un chasseur de sorcière très connu dans la ville et aujourd’hui à la retraite ; il connaissait beaucoup de monde et pourrait certainement nous aider. Il passait ses journées à l’auberge du Repos du Graf dans le quartier cossu du Nordgarten.
Avant de partir je demandais à mes compagnons de m’attendre dehors et je pris quelques minutes pour me recueillir à la mémoire de mon maître qui était un fervent adepte de Sigmar. Le père Peter me vit certainement et s’approcha de moi.
- Puis-je prier avec vous ? C’est bien le moins que je puisse faire.
- Je prie pour mon maître, répondis-je en montrant ma chasuble rouge et jaune. Il est mort avec sa garnison dans une embuscade sur le front de l’Ostland.
Il regarda ma robe puis mes yeux dont j’essayais de chasser les larmes et son visage s’assombrit. Mais je n’aurais su dire si c’était à l’idée de prier pour un mage ou si les circonstances actuelles l’amenaient trop souvent à prier pour des hommes morts au combat. Mais en fait, son discours ensuite me fit comprendre que les raisons étaient toutes autres.
- Nous ne devons pas être tristes pour nos braves. Je comprends que cela puisse être difficile mais leur sacrifice contribue à nous libérer des forces du Chaos. C’est au contraire une chance de mourir dans cette lutte, vous et moi devrions aussi être là-bas, souffla-t-il en serrant les dents et je compris sa frustration et son impuissance car je les ressentais aussi. Vous, plus particulièrement en raison de votre condition (il faisait clairement allusion à ma pratique de la magie), vous devez veiller à suivre son exemple et à vous garder des tentations néfastes. Je ne dis pas ça pour vous blesser, croyez-le bien ! La perte d’un être cher est toujours un cap ardu et nous traversons des temps pénibles où la corruption et le mal sont partout. Vous ne devez vous laisser submerger, ni par la tristesse, ni par la peur, ni par le découragement, ni même par le désir de vengeance ou la colère. Nous devons rester forts… inébranlables. Servir l’Empereur et l’Empire. Combattre tous ses ennemis.
Je sentis sa lourde main s’appuyer sur mon épaule. En général, je ne portais guère d’attention aux leçons moralistes des Sigmarites, mais cette fois, ses paroles me touchèrent et je me sentis apaisée et revigorée.
Après cela, nous repassâmes à l’auberge pour récupérer le battant toujours enfermé dans sa boîte hermétique et nous rendîmes au Collegium Theologica. Il s’agit d’un ensemble de bâtiments disparates, de tailles et de styles variés, construits sans plan cohérent apparent. De nombreux étudiants vaquaient sous les préaux, dans les allées tortueuses et ombragées, les bras chargés de livres et de rouleaux. Nous dûmes en interroger plusieurs pour trouver d’abord la trace du professeur Robertus von Oppenheim auquel nous avait recommandé Mauer le Lumineux, ensuite pour trouver son bureau dans ce dédale d’édifices, de cours, d’escaliers et autres corridors.
Quand enfin nous arrivâmes à la porte de son bureau, nous frappâmes mais personne ne répondit. Cependant, la porte s’entrouvrit légèrement et du bruit provint de l’intérieur. Nous entrâmes en appelant le professeur. Il y avait dans le bureau un désordre incroyable et on avait peine à croire qu’autant de livres puissent tenir dans un si petit espace. Un petit homme brun entre deux âge émergera alors de derrière une pile d’ouvrages et de parchemins. Son regard clair mais distrait, caché derrière de petites lunettes en demi-lune qu’il remontait sans cesse me fit instantanément penser à Maître Mauer. Nous le saluâmes et lui présentâmes notre lettre d’introduction. Il la lut lentement puis nous sourit : « Bien ! Bien, bien ! Je vous attendais, Max plus de chaises et faites du thé et apportez des gâteaux aussi ! » à notre grande surprise, un étudiant vêtu d’un robe grise rapiécée surgit de derrière une autre pile de livres et fila sans un mot.
Nous nous installâmes aussi bien que possible entre les montagnes de livres et les étagères surchargées. Le professeur posa délicatement le coffre du battant contre sa chaise. Nous en étions enfin débarrassés ! C’était un mélange de soulagement et d’incrédulité. L’étudiant revint et réussit à dégager un angle de table pour y poser un plateau chargé de verres dépareillées et de biscuits secs. Le thé était très fort et avait un goût fumé très prononcé, les gâteaux étaient aussi durs que de la roche.
Robertus commença par prendre des nouvelles de son ami Konrad. Il nous fallut quelques instants pour nous rappeler que c’était là le prénom de Mauer… Ils ne s’étaient rencontrés qu’une fois au deux, mais correspondaient depuis des années. Nous lui demandâmes ce qu’il savait des Skavens : « Ah oui, les hommes rats ! Le Comte Manfred en a défait en 1124, ajouta-t-il en remontant ses lunettes. Ce sont des créatures tout à fait curieuses… Sont-elles des hommes bêtes ou bien des mutants ? ou bien autre chose encore ? On ne trouve pratiquement aucune référence à leur existence. C’est un vrai mystère ».
Lorsqu’il parlait, il était difficile de savoir s’il s’adressait vraiment à nous ou s’il pensait à voix haute. Nous lui posions une question, à laquelle il répondait plus ou moins avant de dériver sur l’une ou l’autre de ses lectures.
Nous commençâmes alors à l’interroger sur la manière dont il comptait s’y prendre pour purifier le battant et avec appréhension, nous comprîmes alors qu’il n’avait encore jamais testé cette méthode. Il nous assura que tout était très simple ; il essaya de nous expliquer comment il en était venu à élaborer cette théorie, mais tout cela était extrêmement compliqué, il faisait référence à de nombreux livres dont je n’avais évidemment jamais entendu parlé et je saisis seulement que la plupart étaient très anciens. Il avait très sûr de lui et extraordinairement enthousiaste, mais cela ne nous rassura pas vraiment.
Le rituel devait se dérouler au Temple d’Ulric car nous avions besoin de la Flamme Sacrée qui brûle au centre du temple. Il avait déjà contacté les prêtres d’Ulric pour obtenir leur autorisation, mais en l’absence d’Ar-Ulric et des plus hauts membres du clergé, tous sur les champs de bataille, il était difficile de faire avancer les requêtes. Il nous demanda donc de nous rendre au temple et d’essayer de rencontrer les prêtres Frost ou Weiss qui s’occupaient du pèlerinage et qui étaient parmi les esprits les plus ouverts. Il nous conseilla de revêtir des peaux de loups pour nous rendre au temple : « sinon, on ne vous laissera pas entrer ». Selon lui, il fallait procéder à la purification aussi tôt que possible, idéalement le soir même. Enfin, pour le rituel nous devions nous procurer une rate de basilic. Devant nos mines circonspectes, il ajouta qu’on trouvait dans le quartier de nombreuses boutiques de composants rares ou magiques et il nous tendit une petite bourse pour subvenir à cet achat.
Il nous salua en nous donnant rendez-vous le soir-même au temple ; déjà persuadé que nous avions accompli la tâche difficile de convaincre les prêtres , et il se replongea fiévreusement dans ses livres.
Après plusieurs visites infructueuses nous finîmes par trouver une boutique où le vendeur, un Halfelin, ne nous regarda pas avec des yeux exorbités.
- Oui, oui… j’en avais un morceau mais il est déjà vendu, nous dit-il pour nous harponner.
- Hum… et combien le vendez-vous ? commença Lars
- Je ne le vends plus, il est déjà vendu…
- Alors combien l’avez-vous vendu ? juste pour information…
- 60 couronnes
- Oh ! c’est une belle somme !
- C’est très rare…
- Et quand pourriez-vous en avoir d’autre ?
- Ben… peut-être jamais… c’est très rare…
- Très bien. Au revoir alors.
Et nous fîmes mine de nous éloigner. Mais il nous rappela en disant qu’il y avait peut-être moyen de s’arranger. Il fallut donc négocier âprement, c’est Lars qui s’en chargea ; il fallut aussi un peu l’intimider pour qu’il revoit ses prétentions à la baisse, c’est Eckhart qui s’en chargea. Il faut dire que déjà au naturel il n’est pas très avenant, mais quand il veut impressionner… ça file vraiment les miquettes !
Finalement nous nous en tirâmes à 70 couronnes. Sachant que Robertus ne nous en avait donné que 40, ce fut un crève-cœur pour nos cupides Grunilda et Klueber… Mais face à l’aspect et l’insignifiance de cette marchandise, je crus bien qu’ils allaient trucider le pauvre Halfelin.
Ensuite nous dûmes acheter des peaux de loup, ce qui fut moins difficile car autour du Temple d’Ulric, de nombreux étals en proposent aux pèlerins. C’est un commerce très florissant et il nous fallut encore débourser chacun deux couronnes. En nous revêtant de ces atours, je repensais au surnom dont nous avait affublé les nobles d’Ubersreik suite à nos aventures au pavillon de chasse de Lord Rickard, les Loups de Grunewald…
Le temple est un bâtiment extrêmement imposant. Je n’en suis pas certaine, mais je pense qu’il est plus grand encore que le temple de Sigmar à Altdorf. C’est une construction étonnante, un mélange de forteresse et de cathédrale.
L’intérieur est encore plus frappant : une immense voûte culmine à une hauteur extraordinaire. L’immense flamme blanche prend place au milieu de l’édifice, tandis qu’une grande statue d’Ulric en majesté occupe le fond de la nef. Tout autour se trouve une myriade de petites chapelles et de magnifiques fresques aux couleurs éclatantes qui racontent l’histoire de la construction du temple et de la ville. Il y avait peu de pèlerins en cette fin d’après-midi et un agréable silence régnait dans l’édifice, baigné d’une douce lumière.
Nous trouvâmes le père Frost et nous lui présentâmes notre requête. Il fallut lui expliquer comment nous avions récupéré le battant, combien il était important de tenter de le purifier car si cela fonctionnait nous détiendrions un nouveau moyen de lutter contre la corruption. Ce fut long et difficile mais il se laissa finalement convaincre à condition de pouvoir assister au rituel et avec la promesse qu’il pourrait à tout moment y mettre fin s’il le souhaitait.
Nous profitâmes du temps qu’il nous restait avant le soir et le rituel pour essayer de trouver Gregor Helstrum et nous nous rendîmes à l’auberge du Repos du Graf. C’est un établissement très luxueux dans le quartier bourgeois du Nordgarten. Il était encore un peu tôt mais il commençait à y avoir un peu d’animation, l’entrée était surveillée par une espèce de montagne de muscles assez antipathique. Nous demandâmes à l’aubergiste si le vieux chasseur de sorcières était là et il nous indiqua un confortable fauteuil près du foyer ; avec un ton mielleux mais ferme il nous demanda si nous souhaitions une table. Ce que nous acceptâmes car monsieur muscle commençait à bouger et que nous préférions éviter tout grabuge. Nous choisîmes la table la plus proche de Gregor et en profitâmes pour inviter Gregor à boire avec nous. C’était un homme âgé mais encore dans une excellente forme physique. Ses cheveux blancs et la myriade de rides qui envahissaient son visage trahissait son âge mais ses yeux étaient vifs et pénétrants. Sans détour, nous lui expliquâmes que nous pensions avoir une connaissance commune, Adèle Kentzenblum et que nous la cherchions pour lui transmettre un message et partager des informations sur une enquêtes que nous menions à Averheim. Il nous répondit qu’il la connaissait très bien car il avait été son mentor. Il ajouta qu’elle venait le saluer à chacun de ses passages et que la dernière fois qu’il l’avait vu remontait à plusieurs mois.
« Je ne pense pas qu’elle soit ici, on vous aura mal renseignés. Mais si vous souhaitez lui transmettre un message je peux m’en charger… ». C’était un personnage inquiétant, derrière ses airs affables et ses sourires, il arrivait systématiquement à retourner nos questions. Il nous lançait des regards appuyés et même inquisiteurs, surtout à Eckhard et à moi, épiant le moindre de nos gestes, nos attitudes… c’était assez déstabilisant. Il avait dû être un enquêteur redoutable et n’avait vraisemblablement pas perdu la main.
Nous prîmes le parti de lui expliquer franchement que nos intentions n’avaient rien de malhonnêtes, nous cherchions simplement à rencontrer Adèle ; nous ne pouvions pas discuter avec lui des détails de l’affaire dont nous devions parler avec elle car c’était une affaire assez délicate et que d’autres personnes étaient concernées. Nous devions respecter une certaine confidentialité et faire preuve de discrétion. Il finit par nous dire que généralement quand elle venait à Middenheim, elle logeait à l’hostellerie du Hibou Brun. Et nous demanda où il pouvait nous contacter s’il recevait de ses nouvelles.
Nous mangeâmes sur place un repas copieux et assez bon, bien qu’un peu cher puis nous retournâmes du temple d’Ulric.
La nuit était tombée et l’atmosphère à l’intérieur du temple avait changé. En entrant, je ne pus réprimer un frisson qui remonta le long de ma colonne vertébrale. La flamme sacrée produisait une sinistre lumière qui se perdait dans les hautes voûtes plongées dans l’obscurité. Le professeur était déjà là. Il dirigeait trois initiés qui traçaient à la craie d’étranges symboles autour de la flamme. Le père Frost se tenait devant la flamme, discutant avec un jeune prêtre et surveillant le professeur du coin de l’œil. La boîte du battant était posée à ses pieds et il ne s’en éloignait à aucun moment. Quand il nous vit, il nous accueillit avec enthousiasme : « Ah, mes chers amis ! Nous allons vivre un moment historique. J’ai tellement hâte de vérifier mes théories ». Il s’enquit de l’achat de la rate de basilic et parut comblé quand nous lui tendîmes cette petite chose sèche et rabougrie qui nous avait couté si cher.
Il nous expliqua en quoi allait consister le rituel.
Tout d’abord, la sacralité de ce lieu devait être préservée pendant tout le rituel. La manière de parvenir à ce maintien nous étonna un peu, mais nous ne connaissions pas vraiment les subtilités du culte d’Ulric et les prêtres présents ne semblèrent pas surpris… L’un de vous devait se tenir près de la flamme sacrée, à quatre pattes et seulement vêtu de sa peau de loup, il était surtout important qu’il agisse comme un loup et qu’il hurle comme tel pendant tout le rituel. C’était censé protéger le pouvoir d’Ulric sur le Temple et repousser toute magie hostile. Grunilda et moi avertîmes en cœur que nous tuerions le premier qui oserait nous demander ça. Finalement c’est Klueber qui accepta de le faire.
La seconde mission consistait en une lente marche autour du halo lumineux de la flamme sacrée en tenant une bougie consacrée. Il ne fallait surtout pas que sa flamme s’éteigne. Je me proposais immédiatement : depuis que je m’amusais à allumer des lanternes, je serais bien capable d’empêcher qu’elle s’éteigne.
Un autre devait tenir le rôle de gardien de la flamme sacrée. Il devait rester devant celle-ci et s’assurer que celle-ci ne s’éteigne pas. Evidemment, un tel évènement avait peu de chance de se produire, Elle avait été allumée par Ulric lui-même et voilà des siècles qu’elle brûlait ; c’était une charge purement symbolique. C’est Lars qui tint ce rôle.
Ensuite l’un de nous devait tenir à bout de bras, levé vers le ciel un calice de pierre rempli de vin. Grunilda se proposa.
Enfin, Eckhard se chargerait de la boîte du battant. Il lui faudrait se tenir près de Robertus et l’ouvrir pour qu’il en prenne le contenu au cours du rituel.
Quand les trois initiés eurent fini leurs dessins, ils prirent place autour de la flamme sacrée et commencent à chanter un ancien chant. Klueber commença timidement à faire le loup. Au départ, le ridicule de sa situation était plutôt amusant, mais au fur et à mesure que le rituel avançait et que sa voix s’éraillait et que le froid du sol le faisait grelotter, j’avais plutôt de la peine pour lui. Pour ma part, ma tâche n’était pas très difficile, la bougie consacrée était un peu lourde et de la cire coulait parfois sur mes mains, mais ce n’est pas vraiment un problème pour moi…j’essayais toutefois de ne pas trop me laisser distraire et de veiller sur cette flammèche tremblotante.
Après quelques minutes, le professeur dit quelques mots à Eckhart que je n’entendis pas et entra dans le cercle de dessins à la craie en chantant d’une faible voix trop faible elle aussi pour être entendue par-dessus celles des initiés.
Il lèva les bras et s’approcha de la flamme sacrée en dessinant dans les airs des signes cabalistiques tout en commençant à tourner lentement autour de la flamme. A chaque point cardinal, il fit une longue pause et prit une bourse à sa ceinture dont il tira une poudre couleur de sable qu’il jeta dans le feu. A la fin de son circuit, la flamme se mit à briller fortement d’un coup puis revint à son intensité normale. Un murmure parcouru alors l’assistance et je détournais la tête pour voir de qui se passait : la flamme avait pris une teinte violacée. Le père Frost semblait inquiet mais n’arrêta pas le rituel. Du coin de l’œil je vis Eckhard en nage, en train de s’acharner à essayer d’ouvrir le coffre du battant. Je le quittais des yeux un instant pour vérifier ma bougie qui brillait toujours tranquillement.
L’instant d’après, je vis von Oppenheim qui tout en continuant de chanter, se tournait vers Eckhard regardant incrédule le coffre ouvert dans ses bras. Le professeur sortit le battant de la cloche. L’assistance fut parcourue d’un léger malaise palpable et je sentis des picotements dans mon dos, là cette diabolique créature m’avait frappée. Le professeur leva le battant et le plongea dans la flamme sacrée. Il se passa alors quelque chose de tout à fait incroyable : comme si elle était douée de vie, la flamme esquiva l’objet et recula devant lui. Von Oppenheim continua de chanter et fit un pas en arrière, attendit quelques secondes puis tenta d’avancer à nouveau. Les flammes vinrent lécher ses mains puis ses bras, il avança encore et un rictus de douleur apparu sur son visage, mais sa peau et ses vêtements ne brûlèrent pas.
Il tint le battant dans les flammes pendant un temps infini. Petit à petit, ce maudit objet se mit à briller d’une couleur bleu pourpre, identique à celle de la flamme. Puis il émit un son régulier très aigu, comme l’écho d’une cloche qu’on sonnerait et à la limite de l’audition humaine. Progressivement, le son augmenta couvrant les chants et les hurlements de Klueber, il grossit jusqu’à résonner dans tout le temple, l’écho se répercutant sur les murs, la voûte et jusque dans les chapelles. Plusieurs prêtres qui logeaient là sortirent des cellules en proie à la panique et accoururent vers nous.
Pendant que le son augmentait, le corps de von Oppenheim commença à trembler. Ses yeux s’élargirent de peur et il semblait vouloir bouger et s’éloigner de la flamme sacrée mais il était comme paralysé. La douleur devait être intenable, ses mâchoires se crispèrent puis ses lèvres tombèrent inertes. Nous ne savions que faire. Devions-nous interrompre le rituel ? Les prêtres d’Ulric ne réagissaient pas ; peut-être étaient-ils aussi perdus que nous. Le professeur s’éleva tout doucement dans les airs et se retrouva au cœur de la flamme sacrée, il tourna lentement sur lui-même alors que le son continuait d’augmenter, je sentais mes tympans vibrer, se vriller, sur le point d’éclater. Je dus faire un énorme effort pour me maîtriser et ne pas lâcher la bougie pour me boucher les oreilles. En même temps, le battant brillait de plus en plus fort. Soudain, il y eut un flash lumineux qui nous aveugla tous et le bruit cessa. Plusieurs minutes furent nécessaires avant que je retrouve l’usage de mes sens. Mes oreilles bourdonnaient encore et tous les sons étaient étouffés. Mes yeux devaient se rhabitués à une luminosité normale. Lentement je compris que la flamme avait retrouvé sa couleur blanche, un silence de mort s’était abattu sur le temple. Le corps du malheureux professeur gisait recroquevillé à la lisière de la flamme sacrée ; ses cheveux et ses vêtements étaient encore en flammes et les prêtres essayaient de les éteindre. Ses chairs carbonisées empestaient l’air, ses dents avaient visiblement éclatées sous la chaleur, cette vision était horrible. Près de lui se trouvait le battant de la cloche sa couleur avait changé et il semblait désormais être fabriqué dans un métal poli plus brillant que l’argent.
Je m’approchais et je ne sentis plus ce malaise qu’il provoquait avant chez moi. Le rituel semblait avoir fonctionné et le battant était visiblement purifié.
Mais à quel prix !
Le prêtre Frost prit le battant, le regarda avec dégout et le replaça dans le coffret. Il nous dit qu’il allait s’occuper du corps du professeur. Même si le rituel avait marché, il ajouta qu’il s’opposerait désormais à toute nouvelle expérience.
Nous étions atterrés et regardâmes tristement les initiés déposer délicatement un linceul autour du corps meurtri du professeur von Oppenheim.
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