lundi 11 mai 2015

Interlude : Dans la forêt entre Ubersreik et Hugeldal...



Dans la foret entre
Ubersreik et Hugeldal



Pour nous rendre à Hugeldal, nous avons emprunté une petite route ou plutôt un chemin, boueux et truffé de trous, qui traverse sur presque toute sa longueur une forêt grise et particulièrement lugubre en cette fin d’hiver pluvieuse.

Les arbres dressent leurs branches noires, tortueuses et sans feuilles vers le ciel couleur de plomb. De la mousse filandreuse s’accroche au bois et pend lamentablement tandis que les lichens jaunâtres rongent les troncs. Quand le vent agite ces branches, on croirait voir d’immenses bras squelettiques, couverts de loques, qui tentent de griffer les nuages. Et, vu la pluie qui tombe sans arrêt depuis des jours, je crois bien qu’ils ont réussi à les déchirer
Il n’y a que des troncs à perte de vue et des tapis de feuilles mortes qui exhalent une odeur acre de pourriture. Quelques ronciers impénétrables ou des lambeaux de brume masquent la vue par endroits. Tout est horriblement humide. Même lorsque la pluie cesse, ce qui ne dure jamais plus de quelques heures, tout reste mouillé et suintant, les arbres, le chemin et nous aussi. Le soir, lorsque nous nous arrêtons, nous faisons un feu pour essayer de nous réchauffer et au moins manger ou boire quelque chose de chaud, mais ça ne suffit pas. Je suis frigorifiée du soir au matin, mes vêtements sont complètement trempés, même ceux que j’avais laissés dans mon sac.

Toute la journée, nous marchons dans ce froid lugubre. On n’entend presque aucune bestiole : de temps à autre un oiseau, parfois le frôlement discret d’un lapin qui s’enfuit à notre approche. Mais tout est anormalement calme et si quelques bruits nous révèlent leur présence, en revanche, nous n’avons vu aucun de ces animaux. Ces bois sont certainement plus vivants au printemps ou en été, lorsque des feuilles sont revenues sur les arbres, que la chaleur a réveillé les insectes et fait pousser des baies cela doit bien gazouiller ici sous le soleil ! Même la flamboyance de lautomne doit être agréable. Mais là, tout est sinistre et transpire la mort. Je n’aime vraiment pas l’hiver, je me sens fragile et déprimée. Si je devais lancer un sort, avec ce froid et cette humidité je ne sais même pas si je parviendrais à produire ne serait-ce qu’une flammèche !

La nuit est particulièrement difficile. Je prends mon tour de garde en dernier, juste avant le lever du soleil (que nous ne voyons jamais, d’ailleurs). Je me blottis près de ce qui reste du feu et j’écoute dans le silence la pluie qui tape sur la toile du chariot où Anna gémit tout bas, la pluie qui s’écrase sur les feuilles pourrissantes, et quelquefois, une branche cassée par le vent tombe avec un bruit étouffé.
Au début, je craignais les attaques de loups ou de créatures infernales comme les hommes bêtes que nous avons affrontés au domaine de Lord Rickard, mais il n’y a pas âme qui vive ici. Rien Même les monstres semblent avoir déserté les lieux.

Il nous reste encore plusieurs jours de voyage avant d’arriver à Hugeldal et nous avançons lentement : le chariot ne peut pas rouler très vite sur ce chemin cahoteux et plusieurs d’entre nous marchent à pied, glissant dans la boue et les feuilles à chaque pas.

Je me sens gagnée par une désespérante lassitude : il fait si froid, ça sent mauvais et tout est beaucoup trop silencieux

dimanche 29 mars 2015

Une lettre de l'apprentie Hannah à son Magister


À Maître Werner Beike
Collège Flamboyant
Altdorf
Ubersreik, le Festag 16 Jahrdrung 2521
Mon bien cher maître,

J’espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé et dans de bonnes dispositions car ce que je m’apprête à vous narrer est loin d’être un récit très réjouissant …
La mission que vous m’avez confiée et le voyage qui y est lié s’annonçaient longs et parsemés d’embûches. Autant avouer d’emblée que, même dans mes prévisions les plus pessimistes, j’étais encore loin d’imaginer ce qui m’attendais.
Mais, tout d’abord, rassurez-vous, je vais aussi bien que possible. Physiquement, je ne suis pas blessée, simplement fatiguée, mais ce n’est pas très méchant. En revanche, ce que j’ai traversé jusqu’ici m’a profondément bouleversée…

Pour commencer, je n’étais partie que depuis quelques jours, quand je me fis enlevée et emmenée de force vers une destination inconnue. Je ne dus mon salut qu’à une attaque de peaux vertes et à l’aide de trois compagnons d’infortune. Nous sommes parvenus à nous libérer et avons pu venir à bout de nos assaillants. Hélas, le cocher de la diligence était mort et nous étions perdus au milieu de la forêt, à des jours de marche de tout village. En continuant sur la route, nous avons néanmoins trouvé une auberge où passer la nuit, mais nous n’avions aucun moyen de repartir.

Laissez-moi vous parler un peu des personnes que cette mésaventure m’a permis de rencontrer. Il y a tout d’abord une naine – je sais combien vous avez en haute estime les représentants de cette race et je suis certaine que vous apprécieriez beaucoup celle-là. Vous auriez pu la croiser autrefois sur quelques champs de bataille avec son armure rutilante et sa hache aiguisée; une vraie guerrière, toujours prête à se jeter dans la mêlée ! En sa compagnie, je pense que je vais finir par partager votre opinion sur ces gens : jamais d’arrière pensée, on sait où on va … Les deux autres m’ont inspiré moins de confiance, au début, car ils parlaient peu et semblaient aussi plus méfiants à mon égard. Mais, nous autres sorciers, avons l’habitude de ce genre d’attitude, n’est-ce pas ? Toutefois, au fil des jours et des évènements, ils se sont montrés fiables en toutes circonstances et se sont finalement des compagnons bien agréables. Le premier, Lars Goetze, est un patrouilleur rural avec un caractère bien trempé et toujours prêt à aider son prochain. Le second est un garde plus taciturne du nom de Klueber : il rechigne souvent à s’engager mais, en fin de compte, il répond toujours présent.

Notre première nuit dans cette auberge isolée fut tout à fait incroyable. Il y avait là une gavin et sa toute suite. Pendant la nuit, l’un de ses serviteurs, un champion de justice, fut assassiné. Je me retrouvais, bien malgré moi, impliquée dans cette affaire : avec mes trois compagnons, nous avons été contraints par la gavin à l’aider et à piéger le meurtrier. Ce que nous avons réussi à faire, par bonheur.
Je vous passe les autres détails de cette soirée mémorable, mais je vous promets de tout vous raconter à mon retour : des amants fuyant un fiancé jaloux qui finit par débarquer, des prêtres de Morr promenant un cadavre et plusieurs autres personnes assez bizarres … Je suis sûre que vous apprécierez beaucoup cette histoire !

Cependant, nous étions encore bel et bien coincés à l’auberge. Au petit matin, une solution inattendue s’offrit à nous. La veille nous avions bavardé avec un homme, nommé Vern Hendricks, qui occupe la fonction de valet auprès de lord Rickard Aschaffenberg, un noble d’Ubersreik. Ce dernier vient de se marier et de recevoir en dot un pavillon de chasse perdu au milieu de la forêt. Ce domaine n’est pas très sûr : peu après leur arrivée, Vern et son maître ont dû faire face à des attaques inexpliquées créatures sauvages, mi-hommes, mi-chèvres. Dans ces circonstances, lord Rickard a besoin de s’assurer de la loyauté de ses nouveaux serviteurs, or, Vern nous expliqua que le personnel du domaine ne leur avait pas fait une très bonne impression. Notre mission consistait donc à accompagner le valet incognito pour enquêter sur les domestiques, en se faisant passer pour des manœuvres venus aider au déménagement.
Nonobstant la perspective peu réjouissante d’un séjour au milieu des bois, encerclés par des créatures étranges, c’était le seul moyen de quitter l’auberge, si bien que nous acceptâmes sans beaucoup d’hésitation. Un répurgateur d’Ubersreik accompagnait déjà le valet : c’était un homme assez singulier, peu engageant et marmonnant sans cesse ce qui devait être des prières.

C’est à partir de ce moment que notre aventure a basculé : de rocambolesque, elle est devenue beaucoup plus sinistre.

Ainsi, dès notre arrivée au domaine, nous avons été attaqués par les hommes-bêtes mais ils étaient accompagnés par un gor énorme, puant et doté de cornes monstrueuses. Je sais que ces choses sont fréquentes sur les champs de batailles, nous en avons parlé lors des cours au Collège et vous m’avez également raconté vos combats. Mais, je ne m’attendais pas à pareille lutte ! Le cocher qui nous accompagnait y laissa la vie et le répurgateur lui-même fut durement touché. J’en profite pour vous préciser que je maitrîse de mieux en mieux les sorts d’attaque, même si j’ai parfois du mal à contenir toute leur puissance.
Nous finîmes par venir à bout de ces monstres et pûmes rejoindre le domaine. Tout y était dans un état désastreux : l’enceinte à moitié effondrée, plusieurs bâtiments semblaient à l’abandon, les gardes et les serviteurs étaient terrifiés, lorsqu’ils n’étaient pas blessés ou même mourants. Seul le maître, lord Rickard, semblait garder espoir.
Comme prévu, nous profitâmes de la première occasion pour visiter le pavillon et ses dépendances. Nous avons également essayé de discuter avec les gens, mais ils n’étaient guère bavards. Une atmosphère assez déplaisante régnait sur tout le domaine. Elle atteint son paroxysme dans une des pièces du pavillon où se trouvait un tableau avec un décor repoussant fait de dizaines d’yeux, en encadrant un autre, énorme; cela me mit extrêmement mal à l’aise. Je sentis soudainement des fourmillements dans mes mains et mes pieds et mes oreilles se mirent à siffler.
Il ne nous fallut pas longtemps pour comprendre que se tramait là une machination des plus sombres. Par chance, nous avons découvert un message griffonné sur un papier qui ne nous était certainement pas destiné et qui nous disait quoi manger au dîner. Cela nous évita d’être drogués et endormis comme la plupart des autres personnes présentes au repas. Enfin, pour ceux d’entre nous qui suivirent ce conseil à la lettre … C’est alors que nous découvrîmes que l’intendant du domaine, le docteur, la cuisinière et plusieurs serviteurs se livraient à un culte maudit pendant la nuit. Leurs incantations provoquaient de détestables déformations sur les adorateurs eux-mêmes et sur leurs cobayes, transformant leurs membres et même l’ensemble de leur corps. Nous les avons attaqués par surprise au beau milieu de leur cérémonie et, c’est certainement ce qui nous apporta un avantage décisif et nous  permis de les vaincre, même si Klueber a bien failli y laisser sa peau. Hélas, le cauchemar n’était pas fini car, au dehors, une bataille faisait rage entre ceux qui restaient des gardes, le maître-chien avec ses molosses et de nouveaux des hommes–chèvres déchaînés.
Je ne sais par quel miracle nous sommes parvenus à les repousser… Mais les pertes furent lourdes.
Nous avons enterré les morts, brûlé les cadavres des créatures et soigné comme nous le pouvions les survivants. Un homme, un garde, manquait à l’appel. Nous l’avons cherché en vain, lui ou son cadavre.  Il ne fut pas possible de savoir s’il avait été emporté par les bêtes – bien que cette hypothèse semble peu probable – ou s’il s’agissait d’un cultiste qui s’était enfui après la mort de ses complices. Nous avons essayé de renforcer ce qui restait des murs d’enceinte. Les bêtes ne sont pas revenues. Je ne sais pas si elles étaient liées aux cultistes, mais l’élimination de ces derniers sembla mettre fin à leurs attaques.
Au bout de quelques jours, lord Rickard accepta de nous laisser partir et nous fit accompagner jusqu’à Ubersreik. Sa famille occupe une place importante dans la vie politique de la ville franche et il nous promit de faire appel à nos services si l’occasion se présentait. Les magisters du Collège seront certainement satisfaits d’apprendre que j’ai contribué à sauver la vie du principal représentant de cette famille, promise à un bel avenir…

À Ubersreik, nous avons dû chercher du travail afin de gagner de l’argent. J’espérais me constituer un pécule suffisant pour me remettre en route vers Karaz-Azgaraz. Hélas, les évènements qui suivirent m’ont encore détournée de cet objectif.
Parmi les offres d’emploi proposées en ville, l’une consistait à aider un père éploré, un commerçant du nom de Fletcher, à retrouver sa fille unique, Anna, disparue depuis plusieurs jours. Nous menâmes l’enquête dans toute la ville, interrogeant, fouillant, espionnant…
J’ai oublié de vous préciser qu’il s’agit d’un boucher et que sa spécialité, des saucisses, est l’un des mets les plus prisés de la ville. En ce qui me concerne, je crois bien que jamais plus je ne pourrais en avaler... Fletcher leur doit sa fortune et il possède plusieurs boucheries dans la cité.
Assez vite, nous repérâmes quelque chose d’anormal dans l’un de ces magasins. Quand je rentrais dans l’arrière boutique, je décelais un vent de magie tout à fait répugnant : je dus sortir de là très vite avant de perdre connaissance. Mes oreilles bourdonnaient comme si un essaim grouillant m’encerclait et ma peau me démangeait horriblement. Je suppose que vous avez déjà été exposé à ce genre de chose, mais moi, je n’y suis guère habituée ! Cela ressemblait un peu à ce que j’avais ressenti dans la bibliothèque de lord Rickard face à cette immonde toile, mais cette fois, les effets étaient beaucoup plus violents. Cette épreuve m’a vraiment terrifiée ! Mes compagnons trouvèrent dans l’arrière boutique un pendentif qui appartenait à Anna. Nous décidâmes de revenir le soir, car plusieurs effractions avaient été commises la nuit dans ce magasin.
Nous avons attendu et un être étrange est venu, très grand et d’une agilité extraordinaire. Il s’est glissé dans l’arrière-boutique, où il a utilisé le hachoir pour … fabriquer des saucisses. Une fois son étrange besogne accomplie, il est ressorti et nous l’avons suivi jusque chez l’un des concurrents du boucher, un dénommé Stark.
Durant toute la soirée, ma pratique de la magie a été complètement déréglée, je ne sais pas si cela est lié à la présence de cet horrible vent … J’ai été prise de nausées, puis je me suis même mise à proférer des incantations dans une langue bizarre et que je ne connaissais pas. Dès que j’ouvrais la bouche, les mots auxquels je pensais se transformaient en vociférations effroyables… Heureusement que mes compagnons m’ont soutenue  et protégée à ce moment-là !

Finalement, nous nous sommes rendus chez Stark. Là, nous avons compris qu’il avait corrompu Anna ainsi qu’un jeune homme. Lors de notre enquête, nous avions recherché ce fils de bonne famille qui avait croisé le chemin d’Anna avant de disparaître sans laisser de trace. En fait, il s’avéra qu’il était devenu la créature infâme que nous avions croisée dans l’arrière boutique. Quand nous sommes entrés, il nous a attaqués et nous n’avons eu d’autre choix que de le tuer. Stark aussi est mort dans la lutte.
Quant à Anna, elle a été transformée en une vraie monstruosité. Je n’aurais pas le cœur de vous la décrire tant son état est atroce. Elle était retenue prisonnière dans la cave de Stark. C’est là que nous l’avons retrouvée enchaînée, à demi morte et à demi folle. Nous avons recherché de l’aide auprès des bienveillants prêtres de Shallya, mais il était trop tard. La seule chose que l’on pouvait encore faire été d’essayer de soigner ses blessures puis de la cacher pour qu’elle puisse finir sa pauvre vie le moins inconfortablement possible.
Vous imaginez sans mal l’horreur, lorsqu’il a fallut annoncer cela au père …

Chez Stark, nous avons trouvé dans une cage d’abjectes petites créatures verdâtres que le boucher sacrifiait pour empoisonner les saucisses de son rival. Ceux qui les mangeaient, comme Anna et l’infortuné jeune homme, subissaient d’horribles transformations physiques, sans parler de la démence qui s’emparait d’eux. J’ai bien du mal à comprendre les motivations de Stark, cela m’apparaît comme une vengeance bien démesurée pour une simple rivalité de commerçant. Comment peut-on en arriver à faire des choses si horribles ? Oh, je sais que vous allez encore me dire que je suis bien naïve… Mais comment peut-on s’adonner à cette magie infecte ? Il faut être fou !
Et ce n’est pas tout, il semble que Stark avait une complice : une chanteuse qui l’aidait à attraper ses victimes. Son cadavre a été retrouvé dans un bateau où apparemment elle se cachait et où elle serait morte de faim. .Je ne sais  pas  exactement quel était son rôle et à quel point elle était corrompue dans cette affaire, mais elle était au moins au courant pour les petites créatures : nous avons découvert près de son corps un mot où il y était fait allusion, sans doute possible. Enfin, Stark et elle possédaient tous deux des pierres mauves, des sortes d’amulettes visiblement enchantées. Grunilda a montré ces bijoux à un vieux nain qui réside à Ubersreik et selon lui ses pierres auraient une origine elfique.
Voilà tout ce que nous avons pu apprendre sur cette sombre histoire. Nous avons détruit toutes les saucisses suspectes et à priori, tous les responsables de ces abominations ont été éliminés. Enfin, j’espère que nous n’avons rien raté …

Les prêtres de Shallya ont accepté de s’occuper d’Anna et de l’emmener dans une léproserie à Hugeldal où ils pourront prendre soin d’elle. Ils nous ont demandé si nous pouvions les escorter jusque là-bas et nous avons accepté. Nous devrions partir dans un ou deux jours, le temps qu’Anna se remette un peu et puisse supporter le voyage.
Ce n’est pas exactement le chemin que je comptais prendre, mais cela me rapprochera quand même un peu de la forteresse des nains. Je ne perd pas de vue la mission que vous m’avez confiée, mais je suis certaine que vous comprendrez que je choisisses d’abord d’accompagner cette pauvre victime jusqu’à un lieu plus clément.  

Cependant, notre séjour à Ubersreik nous réservait encore de bien mauvaises surprises. 
Lorsque nous enquêtions sur la disparition d’Anna, à un moment, nous avons été entraînés sur une mauvaise piste… En fait, peu de temps avant notre arrivée dans la ville, la rumeur rapporta de soudaines apparitions de spectres, vagabondant à travers les rues. Grunilda et Lars assistèrent à l’une de ces apparitions et suivirent un des fantômes, une femme sans tête, jusqu’à une maison bourgeoise où elle sembla rentrer. Nous avons remonté sa piste jusqu’aux jardins de Morr à l’extérieur de la ville et nous y avons trouvé des traces suspectes autour de vieilles tombes qui semblaient avoir été creusées récemment. Quelques recherches au temple de Verena, où se trouvent les archives de la ville, nous permirent de faire le lien avec une histoire de sorciers malfaisants, arrêtés, condamnés et mis à mort, il y a de cela plusieurs siècles. Ce sont visiblement leurs tombes qui auraient été profanées.
Après avoir retrouvé Anna, nous reprîmes nos recherches sur ces fantômes. Nous sommes allés frapper à la maison où avait disparu l’esprit féminin. Le propriétaire, un pistolier d’Altdorf, nous a reçu et nous a confié à la fois son incompréhension et la position pour le moins gênante dans laquelle cette histoire le mettait. Il a accepté de nous faire visiter la maison et ses jardins. Nous avons remarqué des piétinements suspects près de la cave, là où l’on stockait le charbon. En fouillant, un peu dans le tas de combustible, nous avons fini par découvrir un crâne humain. Nous avons alors pensé que cela devait attirer le fantôme et jugé qu’il était plus prudent de le ramener aux prêtres de Morr qui sauraient comment apaiser cet esprit.
La plupart des gens, éprouvent toujours une certaine appréhension envers les prêtres de Morr, et moi la première, je ne suis jamais vraiment à l’aise en leur présence. Pourtant je dois bien avouer que ceux que nous avons rencontrés à Ubersreik, se sont montrés très conciliants et nous n’aurions jamais pu venir à bout de notre quête sans leur aide. Lorsque nous leur apportâmes le crâne, ils repérèrent immédiatement que quelque chose clochait : le crâne que nous avions trouvé était affublé d’une mandibule qui n’était pas la sienne et malgré tous leurs rites, ils risquaient d’avoir du mal à calmer l’esprit. Il était donc indispensable de récupérer la bonne mâchoire et l’autre crâne.

À cours de piste, nous décidâmes d’attendre le second fantôme et d’essayer de le suivre en espérant qu’il nous mènerait aux autres ossements.
Et c’est ce qui se produisit. Nous traversâmes toute la ville à la poursuite du revenant. Il nous conduisit jusqu’à une maison dans un quartier excentré de la ville. Elle était déserte alors, nous en fîmes le tour et nous découvrîmes un passage menant à la cave. Nous savions que nous devions résoudre cette affaire le plus rapidement possible et nous n’avions guère le temps d’attendre le retour du propriétaire. Lars et Klueber se faufilèrent à l’intérieur. Hélas, à cet instant un attelage arriva et s’arrêta devant le soupirail par lequel ils venaient d’entrer. Grunilda et moi eûmes tout juste le temps de nous cacher et nous avons attendu sans faire de bruit. De là où je me trouvais, je voyais les pieds d’un homme qui tirait un gros paquet allongé ; il s’approcha de l’ouverture et le fit basculer à l’intérieur. Puis il remonta dans son chariot et s’en alla, aussi vite qu’il était venu. De toutes façons, cela n’avait plus d’importance car nous avions tout de même eu le temps de  le reconnaître : il s’agissait du cocher qui travaillait aux jardins de Morr et que nous avions déjà croisé là-bas.
Par le soupirail, je vis alors la figure livide de Klueber qui me fit signe de venir et j’entrais donc dans le sous-sol, j’enjambais le paquet terreux que le cocher avait amené. La forme était déjà assez significative mais les tissus qui l’enveloppaient s’étaient entrouverts et on pouvait apercevoir les chairs violacées d’un cadavre. Klueber ne me laissa pas le temps de m’appesantir sur cette vision d’horreur et m’emmena dans une petite pièce adjacente.
Il y avait là une sorte de laboratoire et je me sentis immédiatement mal à l’aise. De fortes odeurs de moisissure et de décomposition flottaient dans l’air vicié de ce sous-sol. Petit à petit, je commençais aussi à ressentir les effets néfastes d’un vent de magie tout aussi répugnant que celui dont j’avais souffert chez Stark, mais néanmoins différent ! Cette fois, j’avais un sale goût de terre dans la bouche et je fus prises de douloureuses crampes au ventre.
Sur un plan de travail, nous avons trouvé  un journal avec une écriture très serrée, tout juste déchiffrable : l’auteur se présentait comme un médecin. Il avait pris des notes très détaillées sur des expériences faites sur des cadavres. En raison, de sa profession, ce fait ne me troubla pas trop au départ.  En revanche, il était aussi question de conversations plus surprenantes avec un être mystérieux, nommé Uwe, comme l’un des sorciers dont la tombe avait été profanée. Un nom étrange, Gorash, revenait aussi sans cesse. Je lus tout cela en diagonale et j’allais directement aux dernières pages, où le docteur évoquait son projet de quitter Ubersreik pour rejoindre des membres de sa guilde à Hugeldal. Décidemment, tout nous mène vers cette cité …
Il y avait encore une boîte renfermant une grosse pierre d’une couleur vraiment étrange et que je ne saurais décrire mais il en émanait une espèce d’aura, comme de la lumière. Sa seule vue fit redoubler mes douleurs au ventre ; je dus m’en éloigner très vite.

Mais, le pire était à venir : il y avait des cages couvertes de rideaux lorsque nous regardâmes à l’intérieur, nous  découvrîmes des cadavres – ce qui expliquait l’odeur. Mais, c’est là, que l’un d’eux se mit à bouger… Je compris alors à qui nous avions à faire : un nécromancien ! Je me précipitais alors vers la sortie car je ne voulais pas rester une minute de plus dans cet antre maudit.
En sortant, nous décidâmes d’emporter le journal. Klueber voulu aussi prendre la pierre. J’essayais de l’en dissuader, mais il est un peu cupide… Malgré mes mises en garde, il essaya de la toucher et cet imbécile n’y gagna qu’une vilaine brûlure …

J’en viens au dernier rebondissement de notre enquête à Ubersreik. Nous nous sommes rendus aux jardins de Morr, afin de rapporter le second crâne aux prêtres et de les prévenir de la traîtrise de leur serviteur.
Il était assez tard et il faisait presque nuit quand nous arrivâmes. En longeant le muret qui entoure le cimetière, nous avons aperçu une silhouette en train de creuser. Le cocher ! Nous nous sommes avancés discrètement ; Lars et Klueber ont cherché à le contourner pour le prendre à revers et l’empêcher de s’enfuir. Comme ils se rapprochaient du cocher, tout à son affaire et qui n’avait rien entendu, Grunilda et moi avons aperçu un autre homme, caché derrière un monument qui observait toute la scène. Tout à coup, il sortit une arbalète et il commença à viser Lars. Ne sachant comment intervenir, je ramassais une pierre par terre et la jetais au loin pour faire diversion. Cela a distrait le tireur, mais le cocher aussi a été alerté et a sauté sur son chariot. Nous l’avons arrêté in extremis, mais il n’y a pas survécu.

Alors, nous nous sommes retrouvés nez à nez avec l’homme à l’arbalète et, d’un commun accord, nous avons baissé nos armes et choisit de discuter. Il s’agit d’un Strigien, il s’appelle Léo et appartient à l’Ordre du Suaire.
Je sais bien que vous connaissez ces moines-guerriers ainsi que leur sacerdoce et j’imagine d’ici votre inquiétude lorsque vous lirez ces mots car vous comprendrez, qu’après les cultistes immondes, les sorciers maléfiques et les nécromanciens, nous risquons maintenant d’être mêlés à des affaires concernant des êtres encore plus redoutables. Et, moi aussi, cela me terrifie !
En dépit d’une méfiance réciproque, il nous est apparu que nous devions échanger nos informations avec cet homme. Nous lui avons donc raconté comment nos investigations nous avaient menées dans ce cimetière et ce que nous savions de celui qui achetait des cadavres au cocher. De son côté, il nous a révélé qu’il poursuivait une strige du nom de Gorash, un être malfaisant et extrêmement dangereux qui menait une lutte acharnée contre l’un de ses rivaux Sire Bandick. Leur duel funeste pourrait très bien avoir des répercussions sur l’ensemble de la région et les dégâts collatéraux risquaient d’être désastreux. Et c’était donc l’un de ces monstres que le nécromancien cherchait à approcher…
Lorsque nous lui avons appris que le docteur était parti pour Hugeldal, il nous dit qu’il devait s’y rendre aussi et qu’il y rejoindrait un campement de Strigiens installés à proximité de la ville. Comme nous devions y aller également pour accompagner Anna et les prêtres de Shallya, nous avons convenu de faire la route ensembles.

Depuis, j’ai consacré un peu de temps à la lecture du journal du nécromancien. Je ne suis pas très à l’aise avec cet objet : c’est vraiment l’œuvre d’un dément ! Il s’en exhale une odeur putride et dès que je le touche, j’ai un mauvais goût dans la bouche. Mais il faut bien chercher des indices sur ce que manigance ce docteur. Comme pour Stark, j’ai du mal à saisir ses motivations. Je commence aussi à nourrir quelques suspicions envers les médecins. Après celui que nous avions rencontré chez lord Rickard Aschaffenberg et qui était membre d’un culte du chaos, voilà que nous tombons sur un nécromancien…
Je ne me suis pas attardée sur ses expériences nauséabondes sur des morts, mais je me suis plus intéressée à sa relation avec Uwe et au delà avec Gorash qu’il souhaitait donc ardemment rencontrer. En ce qui concerne le premier, je crois me souvenir d’avoir appris que l’esprit d’un sorcier qui au cours de sa vie s’était adonné à la magie noire peut conserver une partie de sa conscience et qu’ils sont de fait plus dangereux que d’autres. De plus, il me semble aussi qu’ils sont souvent au service de vampires. La question que je me pose et à laquelle le journal ne m’apporte guère de réponse, c’est de savoir qui, du docteur ou de l’esprit, manipule l’autre… Peut-être trouverons-nous la solution à Hugeldal. Dans tous les cas, toutes les tentatives du nécromancien pour entrer en contact avec Gorash semblent avoir échoué. Je pense qu’il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle…

J’en profite pour faire encore un aparté. Je ne sais pas si cela à un rapport, mais c’est à Hugeldal qu’est apparue une épidémie qui a ravagé la région, il y a plusieurs mois. On l’a appelé la « peste des goules ». Je n’en avais pas entendu parlé à Altdorf, mais il semble qu’ici elle ait fait beaucoup de victimes. Je ne saurais trop dire pourquoi, mais cette épidémie présente bien des aspects mystérieux et peut-être même surnaturels.

Comme je vous l’ai dit plus haut, je suis convaincue qu’il est de mon devoir de mettre Anna en sécurité. Si, par la même occasion, je peux contribuer à arrêter un nécromancien et à déjouer les sombres desseins de vampires, je suis certaine que vous serez d’accord avec moi pour m’y encourager.
Je sais que tout cela est très risqué et que ces forces me dépassent.
Ô, comme j’aimerais que vous soyez à mes côtés en ces circonstances ! Mais, même si j’ai peur, je sais que je ne suis pas seule  et que je peux faire confiance à mes compagnons… Et les pyromanciens ne sont pas des lâches ! Si je renonçais, comment pourrais-je ensuite me présenter au Collège et vous regarder en face !
Je ne suis pas certaine que vous pourrez lire cette lettre, on ne sait jamais ce qui peut advenir des courriers… Je ne sais pas non plus si vous pourrez me venir en aide, mais il se trame vraisemblablement des choses sinistres à Hugeldal. Peut-être aurais-je au moins réussi à vous alerter, ainsi que nos supérieurs et vous pourrez en informer les autorités compétentes.

Soyez bien assuré, mon cher maître, de ma fidélité envers vous et de ma loyauté envers notre ordre.

Puisse Sigmar nous garder du mal.

Votre dévouée apprentie
Hannah van Baumer

vendredi 17 octobre 2014

Une nuit agitée à l'auberge des Trois Plumes

     

    Après la journée horrible que nous venions de passer, mes nouveaux compagnons et moi, trimbalés sur le toit d’une diligence, attaqués par des gobelins, le tout, sous la pluie, je pensais que nous pouvions difficilement tomber plus bas. J’étais trempée, frigorifié, couverte de sang vert et épuisée par le combat et la nuit de beuverie que j’avais traversée. J’avais l’impression qu’un tambour cognait dans ma tête. Sans compter que d’après ce que nous avait expliqué le patrouilleur nous nous trouvions à l’opposé de la direction que j’étais censée prendre. Je sentais une certaine morosité monter en moi.

    Quand nous aperçûmes les bâtiments éclairés et plein de vie sur le bord de cette route de malheur, je me sentis un peu mieux. Cette auberge m’apparut telle un havre miraculeux.

 



     Tout à plutôt bien commencé : malgré la présence d’une forte troupe – il  y avait près d’une trentaine de gardes et de serviteurs –, nous  avons réussi à trouver de la place. J’ai pris une chambre avec la naine, Grunilda, qui est fort sympathique et, pour me réchauffer et ôter le sang de ces sales peaux vertes, je me suis fait préparer un bain, bien chaud, comme je les aime. Après avoir essayé de nettoyer autant de taches que possible sur les vêtements, je les ai étendus sur une chaise près de la cheminée où quelques braises étaient en train de mourir. Heureusement que j’ai des affaires de rechange et qu’elles étaient restées au sec J’ai essayé de raviver un peu le feu, mais en l’absence de combustible, cela n’a pas duré très longtemps. J’ai réclamé du bois à un des serviteurs qui m’avait monté mon bain et n’ai réussi qu’à obtenir deux fines bûches, juste de quoi tenir une petite heure Pour en avoir plus, le supplément était exorbitant. En raison du grand nombre de clients dans l’auberge ce soir, je compris rapidement que le tenancier n’aurait aucune envie de faire des efforts, il allait visiblement gagner beaucoup d’argent inutile d’insister.


     Je descendis dans la salle à manger, laissant la naine astiquer son armure, avec autant de minutie et de soin que si sa vie en dépendait. 

    J’ai été voir l’aubergiste pour me renseigner sur les moyens de rejoindre une ville –Ubersreik ou, au moins, Stromdorf - d’où  je pourrais me remettre en route pour Karaz-Azgaraz. Comme je m’en doutais un peu, j’eus la confirmation que cela risquait d’être compliqué. La diligence, il ne fallait pas y compter : la compagnie allait certainement envoyer des cochers quand le patrouilleur rural l’aurait prévenue, mais cela risquait de prendre des jours avant que nous puissions repartir. Il n’y a de surcroît pas d’autre passage de diligence prévu. La solution pourrait s’offrir à nous de quitter cet endroit par la rivière car des bateaux s’arrêtent parfois au ponton en face. Mais là encore, rien de régulier. 

    Dépitée, je me commandais une bière. Mon maître ne m’avait pas donné de délais précis pour aller lui chercher son brasero chez les nains, mais il est évident que si mon voyage s’éternisait, je risquais d’avoir du mal à le justifier, d’autant que ce malencontreux détour était le résultat d’une soirée où je m’étais conduite de manière pour le moins imprudente.
    Je me dirigeais vers la cheminée, où je retrouvais l’un de mes compagnons, le patrouilleur Lars Goetze.



     Il y avait dans la salle beaucoup d’animation. La troupe que nous avions vue à notre arrivée était en fait la suite d’une gavin de la famille de la comtesse de Nuln, Emmanuelle von Liebwitz. Beaucoup de ses serviteurs trainaient dans la salle et entouraient un homme très grand, tout en muscles et qui parlait très fort. Ils faisaient des paris et des bras de fer, tout en buvant beaucoup. Cet homme s’appelait Bruno, je le compris très vite car ses supporters scandaient son prénom pour l’encourager face à ses adversaires. D’ailleurs, cela semblait plutôt lui réussir car il enchaînait les victoires et, à une couronne la partie, commençait à accumuler un joli petit pactole J’avais encore un peu mal à la tête et tout ce bruit était assez difficile à supporter. À un moment, j’ai essayé de discuter avec l’un des serviteurs pour savoir où ils se rendaient et s’il était envisageable de faire route avec eux, éventuellement moyennant un petit paiement. Il doucha assez rapidement mes espoirs : le groupe se dirigeait vers le nord, à l’opposé de ma direction, et de toutes façons, ils ne comptaient pas s’encombrer de voyageurs. La chance ne semblait pas décidée à me sourire
 
      Je suis allée retrouver Lars qui s’était assis à une table et bavardait avec deux des personnes qui voyageaient dans notre diligence, un marchand plutôt taciturne et un autre homme avec un drôle de chapeau à plumes dont je n’ai pas retenu la profession. Il y avait aussi un troisième homme, dénommé Wern Hendrick, un serviteur d’un noble qui venait de s’installer dans un domaine de la région, qu’il avait eu avec la dot de son épouse. Il nous raconta que lors de leur arrivée au manoir, qui se trouve au milieu de la forêt de Reikwald, ils avaient subi une attaque de créatures étranges, mi-homme, mi-chèvre. Décidément, le coin n’est pas très sûr

     Nous avons été rejoints par le garde Klueber, assez peu causant, puis la naine, qui fit forte impression à son arrivée dans la salle avec son armure rutilante. L’espace d’un instant le calme se fit – ô bonheur –,  on  aurait pu entendre une mouche voler. Mais très vite, les conversations et le bruit reprirent. L’un de nos compagnons nous apprit que l’homme qui parlait si fort et qui, par ailleurs, continuer d’écraser systématiquement tous ses adversaires au bras de fer, était un champion de justice qui accompagnait la gavin à un procès, apparemment, une sombre histoire de meurtre.
     
     On nous servit à manger un fort bon ragoût. Manger, me remontât un peu le moral. D’autant que la soirée et la conversation de mes compagnons était plutôt agréable. Dehors, il continuait à pleuvoir et nous n’étions pas si mal tomber finalement.

     Plusieurs personnes arrivèrent encore à l’auberge, jusque tard dans la soirée. Je ne me souviens plus exactement de leur ordre d’arrivée. Trois hommes vêtus de manteaux sombres, qui prirent une chambre pour trois et commandèrent à manger dans leur chambre ; nous ne les revîmes pas de la soirée. Une cloche dehors, annonça l’arrivée d’un bateau, ce qui me remplit de joie. Un jeune couple et deux bateliers entrèrent alors : les tourtereaux montèrent tandis que les bateliers s’asseyaient à une table pas très loin de nous. Bizarrement, l’attitude de Lars changea à partir de ce moment, il parlait moins et semblait plus intéressé par ce qui se passait à la table d’à côté plutôt qu’à la nôtre. Je crois qu’il observait l’une des servantes et qu’il surveillait l’attitude des autres clients, et notamment des bateliers, à son égard.  Ah vraiment Les hommesUn peu plus tard, j’ai essayé d’aller discuter avec les bateliers, pour voir si, par miracle, il y aurait moyen qu’ils nous sortent de là. Et, j’ai encore fait chou blanc. Ils m’ont répondu que la péniche n’était pas à eux, mais au jeune homme et que ce n’était pas dans ses habitudes de prendre des passagers.

     Un peu plus tard, trois prêtres de Morr et leurs cochers sont arrivés et ont pris une chambre, dans laquelle ils ont monté un cadavre ! Ces gens font vraiment froid dans le dos !

    La gavin fit une apparition remarquée à un moment de la soirée pour faire remonter son champion, dont elle voulait en toute logique préserver la santé. Il l’a suivie, la mine penaude, c’est assez amusant.

     La soirée avançant, les conversations commencèrent à tourner en rond. J’étais fatiguée et je ne souhaitais pas trop boire, ma mésaventure m’a bien servie de leçon…Je montais donc me coucher. Notre chambre se trouvait à coté de celles retenues par la gavin et sa suite. Il y avait plusieurs gardes dans le couloir ; j’ai essayé d’engager la conversation et de les questionner sur la possibilité de faire une partie du chemin avec eux. Encore raté ! Dégoutée, je me suis enfermée dans la chambre. Toujours pas de feu dans la cheminée, mais avec tout ce monde en bas et la chaleur qui montait du rez-de-chaussée et des cuisines, sans compter certainement des pièces d’à côté, il ne faisait heureusement pas froid. Mes vêtements étaient encore humides, mais avaient quand même un peu séché. 

     J’eus l’impression que je venais de m’endormir – alors que cela devait faire plus d’une heure – quand je fus réveillée par des cris dans le couloir et des bruits de lutte étouffés. Je saisis mon bâton et passais la tête à la porte. Je vis un peu plus loin dans le couloir, vers l’escalier, un homme qui défonçait une porte à coup de pied. À l’intérieur des gens criaient.
« Hé vous ! » hurlais-je. Il ne dénia même pas se retourner, ce qui m’énerva prodigieusement, d’autant que je n’aime pas être réveillée en sursaut. Je me précipitais derrière lui et entrait dans la chambre. Il était déjà en train de rouer de coup un homme dans le lit qui n’était même pas capable de se défendre. À côté, une fille nue criait en asseyant de se couvrir avec un drap. Sans trop réfléchir, je levais mon bâton et tapais sur la tête de l’intrus de toutes mes forces. Au moment où je fis ce geste, je réalisais que j’étais dans une assez mauvaise posture, car cet homme était visiblement bien plus grand et plus fort que moi et ce n’était donc pas une très bonne idée de me mêler de ses affaires. Après tout, je ne connaissais pas les deux tourtereaux et je n’avais aucune raison de les aider, sauf peut-être pour qu’il nous amènent sur leur bateau pour quitter cet endroit Fort heureusement, je ne sais trop comment, mais en frappant, je réussis à assommer l’homme – il faut dire que mon bâton est quand même très lourd et très solide. D’autres personnes arrivèrent à la rescousse, l’aubergiste et ses employés, Lars et Grunilda et une femme blonde, avec une grande épée que je n’avais pas vue jusque-là. Ils avaient maitrisé trois autres hommes en bas et dans les escaliers. Ils les jetèrent tous dehors avec celui que je venais d’assommer. Lorsqu’elle se fut calmée, la fille nous expliqua que l’un des hommes était son fiancé et que celui qui l’accompagnait ici était celui qu’elle aimait. Elle avait vraiment l’air désespérée et en même temps résignée. J’ai bien de la chance d’avoir eu un don qui m’oblige à quitter la maison de mon père, sans cela il est probable que je pourrais être dans la même situation que cette fille, obligée d’épouser un homme pour des questions de stratégie familiale.

     Tout danger semblant écarté, je retournais me coucher ; je n’allais pas rester non plus pendant des heures en chemise de nuit dans le couloir.

     À peine avais-je fermé les yeux qu’un autre cri retenti, venant cette fois de la pièce à coté où logeaient la gavin et sa suite. Je me relevais, en prenant mon bâton. Il était écrit que nous ne dormirions pas cette nuit. Je sortis et vis de la lumière dans la pièce à coté, je m’approchais. La gavin était là, debout, glaciale, et c’était l’une de ses servantes qui hurlait. À leurs pieds, gisait le corps imposant d’un homme ; je reconnus immédiatement le champion Bruno. Il avait une dague plantée jusqu’à la garde entre les deux omoplates. J’avais déjà vu cette arme quelque part, mais je ne me souvenais plus exactement où. Il y eut un attroupement. La gavin éleva la voix pour dire à ses gardes de retrouver le propriétaire de la dague qui était forcément le meurtrier. J’avais du mal à réfléchir et je ne comprenais pas franchement son raisonnement ; je me disais juste que je n’allais certainement pas pouvoir retourner me coucher avant un petit moment, alors que c’était tout ce dont je rêvais. C’est alors qu’un homme que je reconnus comme l’un des bateliers désigna Lars du doigt en disant que c’était sa dague et en montrant le fourreaux vide à sa ceinture. Oh non ! Mais c’est pas vrai, me dis-je, quel idiot ! Il s’avança disant que c’était bien sa dague, mais qu’il n’avait rien fait et était resté en bas toute la soirée sauf au moment de l’échauffourée avec le fiancé jaloux. À aucun moment il se s’était approché de la chambre de Bruno et il avait pour cela de nombreux témoins. La naine le confirma et je vis d’autres personnes hocher de la tête. 


     « Par les pouvoirs que me confère mon rang, dit la gavin, rouge de colère, je suis ici la représentante légitime de la justice impériale. Je vous fais arrêter vous et vos trois compagnons pour meurtre : vous serez enfermés dans l’une des chambres, sous la surveillance de mes gardes. Je déciderai demain ce que nous ferons de vous. La naine prendra la place de mon champion et me représentera ainsi au procès auquel je dois me rendre ».


     Cette fois, j’étais dans de beaux draps. Et, même si j’en réchappais, je risquais d’avoir de gros problèmes avec le Collège : être lié à un scandale touchant des gens de la noblesse, n’était pas exactement ce que l’on attendait des apprentis - et à plus forte raison, s’il s’agissait de la noblesse de Nuln, étant donnés les desseins que mes supérieurs forgeaient pour mon avenir dans cette cité. Je me voyais retournant au Collège entre deux gardes, j’imaginais la colère de mon maître et s’il ne me tuait pas de ses propres mains, l’emprisonnement, le bûcher ou même pire, la pacification 
 
    J’ai été enfermée dans l’une des chambres avec Lars, Clueber. Il y avait des gardes devant notre porte et en dessous de notre fenêtre à l’extérieur. Je me roulais en boule dans l’un des lits, j’avais envie de pleurer. Les gardes avaient fouillé dans nos affaires, pris mon bâton, ma dague, la chasuble de mon Ordre. Peut-être avaient-ils trouvé ma lettre de recommandation, peut-être l’avaient-ils déchirée Je me mis à prier Verena, je n’avais rien fait de mal, j’implorais sa justice bienveillante. De toutes façons, c’était la seule déesse envers laquelle j’éprouvais quelque chose s’apparentant à de la dévotion. Même si j’étais loin du fanatisme de ma grand-mère, je connaissais toutes ses prières, je les avais recopiées durant toute mon enfance. 

    Le silence était revenu dans l’auberge lorsque l’on frappa à notre porte. C’était deux gardes de la comtesse qui vinrent nous chercher pour nous emmener auprès de leur maîtresse.

    La chambre où elle logeait n’avait plus rien à voir avec une chambre d’auberge : des meubles de qualité, de belles étoffes sur le lit, le baldaquin et aux fenêtres, un magnifique feu dans la cheminée. On se serait cru transportés dans une demeure noble, à des milliers de lieux de cette auberge lugubre. Grunilda était là aussi.  Et je vis dans un coin nos affaires et nos armes, posées à terre.

« Je suis désolée d’avoir du jouer une telle comédie, commença la gavin. Je ne crois pas que vous soyez coupable, ajouta-t-elle en se tournant vers Lars. L’un de mes gardes a vérifié auprès de l’aubergiste ce que vous aviez fait de la soirée et il s’est avéré que vous ne nous avez pas menti. Et surtout, qui serait assez stupide pour utiliser sa propre lame pour commettre un forfait et pour l’abandonner ensuite sur place »

    Je vis Lars rougir. Je dus me retenir de rire. J’étais tellement soulagée par ce discours, que je me sentais gagnée par une incontrôlable allégresse. 

    « J’ai besoin toutefois que vous me rendiez un service. La personne qui a tué Bruno cherche visiblement à m’atteindre et à me faire perdre le procès auquel je dois me rendre. L’assassin était certainement présent ce soir, lorsque nous avons trouvé le corps et j’ai donc imaginé ce plan pour le piéger. J’ai perdu mon champion, mais j’ai fait croire que j’en avais trouvé un autre. Il va donc se sentir obligé d’agir et de l’éliminer à son tour. Vous allez l’attendre dans la chambre avec votre amie naine et vous me débarrasserez de lui. Tant que je laisserais mes gardes en faction, il ne bougera pas, donc je les retirerai pendant que vous monterez la garde à l’intérieur. Si cela fonctionne nous pourrons chacun reprendre nos routes dès demain matin. Prenez une seule de vos armes et rejoignez la chambre la chambre de Bruno. »

    Jamais je n’ai été aussi heureuse de retrouver mon bâton. Cela ne servait pas à grand chose, mais j’ai voulu aussi remettre la chasuble de mon Ordre. Lavée de ses affreux soupçons et reprenant confiance en mon avenir, c’était une joie supplémentaire pour moi de renfiler ce costume.

     Nous avons gagné la chambre discrètement. Grunilda a paradé un peu devant la fenêtre puis nous avons tout éteint. Postés à proximité de chacune des entrées potentielles – la porte, la fenêtre et la cheminée – nous avons attendu. Pour vérifier qu’aucun d’entre nous ne s’était endormi nous avions convenu d’un code, un petit bruit à faire tous les quarts d’heures. Heureusement que nous avions pris cette précaution car, moins d’une heure après le début de notre surveillance, les deux hommes dormaient déjà et nous dûmes les réveiller, Grunilda et moi. 

    L’attente me sembla durer une éternité. Mais finalement, nous entendîmes un très faible grattement, en provenance de la cheminée.  Je retins mon souffle, quelques secondes plus tard, je discernais une silhouette. J’avais repéré l’emplacement des chandelles avant que nous les éteignions et je les rallumais donc toutes, en même temps.

     L’un des premiers sorts que j’ai appris au Collège consistait à allumer une bougie, puis deux puis trois, puis dix mon score actuellement est à 62 d’un coup. Les apprentis font régulièrement des concours pour savoir qui en allume le plus. Mon maître prend cela très au sérieux et met un point d’honneur à ce que je figure parmi les premiers. 


     Nous fûmes tous éblouis l’espace d’une seconde, y compris notre assaillant. Puis, nous avons apercu un homme rampant à terre, tout près du lit où se trouvait Grunilda. Elle se saisit de lui et le souleva au-dessus d’elle, tandis qu’il essayait de la frapper au visage. Je sentis une vive chaleur naître au creux de mon estomac. J’éprouvais une telle colère envers cet homme – par la faute de qui j’avais bien cru que ma dernière heure avait sonné – que j’eus beaucoup de mal à contenir le feu qui bouillait en moi. Je réussis à me contrôler de justesse : ne jamais lancer de sort de feu dans une pièce fermée ! 

     Je visualisais des aiguilles au bout de mes doigts et elles se matérialisèrent et fusèrent avec une telle violence que j’en fus même surprise. L’homme fut atteint à la tête et de la fumée commença à sortir par sa bouche, ses oreilles et ses yeux. Dans la seconde qui suivit, un carreau d’arbalète se planta dans son crâne et l’acheva. Klueber resta sans bouger, lui aussi hébété par l’efficacité de son coup.

     Nous regardâmes l’homme mort au pied du lit. Tout s’était passé très vite. Nous n’avions pas réfléchi qu’il pouvait être judicieux de le prendre vivant pour connaître son commanditaireNous fouillâmes son corps : il avait sur lui une bourse avec 20 couronnes que nous nous partageâmes. La gavin n’en avait aucun besoin de toutes façons. L’un de nous sortit la chercher. Quand elle vit le corps et après que nous lui ayons raconté le déroulement de l’attaque, elle sembla satisfaite. Nous étions quittes (de quoi, je n’en sais rien puisque nous n’y étions pas en cause dans la mort de Bruno), elle nous libéra et nous autorisa à regagner nos chambres.

    Grunilda et moi sommes donc retournées dans la pièce où nous étions installées à l’origine. Toutes nos affaires nous ont été rendues, chaque chose semblait avoir repris sa place comme si de rien n’était. Je cherchais frénétiquement la lettre du patriarche de l’Ordre et je la trouvais, avec mon grimoire. Soulagée, je m’effondrais sur le lit. 

    Étonnamment, je me suis endormie presque immédiatement et mon sommeil a été lourd et sans rêves. Lorsque je me suis réveillée, le soleil était déjà haut dans le ciel. Il y avait sur un meuble un pichet avec de l’eau et une bassine. Je me suis lavée le visage pour me réveiller et je me suis habillée – j’ai alors réalisé que pendant toute mon aventure de la nuit, je m’étais promenée en chemise de nuit.

    Grunilda s’est réveillée également et nous sommes descendues dans la salle à manger où nous avons retrouvé nos deux compagnons d’infortune. Il était près de 11h. L’auberge était déserte. La gavin et sa suite étaient parties vers 8 h. Le couple de tourtereaux s’était enfui pendant la nuit. Les prêtres de Moor avaient pris un bateau, avec le cadavre également pendant la nuit et la dénommée Ursula que j’avais entrevue dans la nuit était également partie à une heure indéterminée. Vern Hendrick, le serviteur avec qui nous avions discuté la veille était encore là. Il vint nous trouver dès que nous furent arrivées. 

     « Bonjour ! Eh bien, quelle nuit ! Nous dit-il, en souriant. J’aurais besoin de vous parler. Je vous offre le déjeuner si vous voulez bien. »

    Nous avons accepté, non sans ressentir un certain étonnement. Nous nous sommes donc attablés autour d’un solide déjeuner. Wern reprit son explication. 

    « Mon maître, après son installation m’a envoyé chercher des meubles et des affaires dans son ancienne demeure. Il m’a également confié la mission de lui trouver quelques personnes pour mener une enquête au manoir. En effet, lorsque nous sommes arrivés, outre les problèmes que j’ai évoqué hier, nous avons trouvé que les gens du manoir et les paysans des alentour avaient une attitude étrange. Nous n’avons pas trouvé la raison de cette situation et nous aurions donc besoin que vous vous fassiez passer pour des manœuvres afin de comprendre ce qui se passe là-bas. Vous serez évidemment payés pour votre peine : mon maître m’a autorisé à monter jusqu’à cinq couronnes dont une payable par avance, à l’acceptation de la mission. »

  Mon choix fut vite fait. Nous étions coincés ici, pour une durée indéterminée et, personnellement, moins je resterais dans cet horrible endroit, mieux je me porterais. En outre, si le domaine de son maître n’était pas vraiment dans la bonne direction, je pourrais certainement négocier d’être ramenée vers une ville, une fois notre mission accomplie. Enfin, cela n’avait pas l’air si compliqué Je pense que mes compagnons ont suivi un raisonnement assez similaire au mien. Sans beaucoup d’hésitation, nous avons donc accepté le contrat. Il fallait une bonne demi-journée de voyage pour se rendre au domaine. Comme il était déjà tard, Vern nous avertit que nous ne partirions que le lendemain matin. 
 
Hannah Van Baumer